Le Temps: Vous semblez toujours en vouloir au secteur privé. N’êtes-vous pas trop dogmatique?

Mauro Poggia: Ce n’est pas du dogmatisme, mais du pragmatisme. Jusqu’à fin 2011, lorsque les cliniques privées genevoises ne s’occupaient que de patients au bénéfice d’une assurance complémentaire, je ne les ai jamais entendues tenir un discours animé par l’intérêt public. Soudainement, lorsqu’il y a eu des velléités de libéralisation du marché, les appétits se sont manifestés. Il est pourtant évident aujourd’hui que la santé n’est pas un marché comme les autres.

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– En quel sens?

– L’offre et la demande ne peuvent pas se réguler par la concurrence, et c’est bien souvent le prestataire qui définit les besoins du «client». Par conséquent, fustiger l’Etat au motif qu’il veut réguler le système pour éviter le «tout partout pour tout le monde», c’est au contraire vouloir instaurer le chaos qui nous mènerait à un rationnement que personne ne veut.

– Ne devez-vous pas admettre, cependant, que les hôpitaux privés travaillent à un coût inférieur à celui d’un hôpital universitaire, comme les HUG par exemple?

– Evidemment! Un hôpital à la pointe de la science médicale, qui doit pouvoir répondre aux urgences 24 heures sur 24 et 365 jours par an, présente un coût de fonctionnement supérieur, indépendamment de ses tâches de formation, de recherche et de ses missions d’intérêt général, sans même parler de la différence d’échelle des salaires. Quant aux coûts réels de nos cliniques privées, je ne les connais pas, car je n’ai pas accès à leurs comptes. Si j’en crois Gilles Rufenacht dans une déclaration précédente, le tarif négocié avec les assureurs, soit le prix facturé, est en dessous du coût réel. Il s’agit donc d’un prix d’appel. Un tel prix ne peut donc pas être maintenu sur une longue durée.

– Est-ce à dire alors que les secteurs public et privé sont condamnés à se faire la guerre?

– Absolument pas, et les cliniques privées genevoises savent parfaitement que des partenariats qui font sens dans l’intérêt des patients existent déjà.

– Lesquels, concrètement?

– Le réseau des urgences réunit tous les partenaires privés et publics. De plus, des collaborations existent dans la cardiologie entre les HUG et l’Hôpital de La Tour. Par ailleurs, nous discutons de prises en charge communes de patientes atteintes de cancer du sein entre les HUG et la Clinique des Grangettes. Nous envisageons même l’exploitation de salles d’opération communes avec le secteur privé pour la chirurgie ambulatoire.

– Pourquoi ne réunissez-vous pas l’ensemble des acteurs pour répartir les missions hospitalières?

– Mais nous le faisons! La planification en cours 2016-2019 a été établie après que nous avons fait l’inventaire à la fois des besoins et des acteurs disponibles, lesquels ont ensuite été réunis par le canton. Rien ne se fait sans concertation dans ce domaine.

– Manquez-vous de courage politique en privilégiant les HUG?

– Au contraire, le manque de courage serait de vouloir plaire à tous les acteurs de la santé. Certains cantons, comme Zurich, ont voulu laisser le marché se réguler de lui-même à partir de 2012. La facturation à la charge du canton est alors passée de 561 millions en 2011 à plus de 1 milliard dès 2012! Sans amélioration de la qualité de prise en charge. A Genève, les coûts annuels par assuré pour les séjours hospitaliers n’ont ainsi augmenté que de 6,9% de 2011 à 2016, contre 24,1% à Zurich. Genève a de ce fait économisé 58 millions par année, équivalant à 2,1% de hausse de primes.

– Mais les primes genevoises restent parmi les plus chères de Suisse!

– Oui, mais c’est lié à l’explosion des coûts dans l’ambulatoire. Pour ce qui est du stationnaire, dès 2013, le coût annuel par assuré est passé au-dessous de la moyenne suisse. C’est dire que notre politique n’est pas si mauvaise que cela!

– Les HUG manquent-ils d’indépendance par rapport au politique?

– Il est normal que, compte tenu du taux de subventionnement des HUG (près de 50%), l’Etat ait un droit de regard, car il s’agit de l’argent des contribuables. Néanmoins, cela n’a rien à voir avec un contrôle politique. Les HUG sont un établissement public autonome, avec leur propre conseil d’administration.

– Y a-t-il d’autres solutions que de limiter le volume des prestations?

– Non, mais il faut le faire de manière ciblée. Par exemple, 20% des prestations sont considérées comme inutiles. Il s’agit donc de les identifier. Il faut aussi donner aux cantons les moyens de contrôler durablement l’installation de nouveaux cabinets médicaux pour éviter que ne se reproduise l’erreur commise par le parlement fédéral en 2013 lorsqu’il a libéralisé en la matière.

– Que faut-il faire alors pour maîtriser les coûts et éviter cette hausse continuelle des primes?

– Il y a deux combats qui doivent être menés de front. D’une part, il faut que nos primes ne soient influencées que par les coûts que nous générons, et non par les effets pervers du système. Celui-ci a perdu sa légitimité démocratique, et les cantons doivent reprendre la main. D’autre part, il faut réformer le système de rémunération actuel, qui privilégie la quantité au détriment de la qualité. Comme la population vieillit, des maladies spécifiques vont nécessiter des prises en charge en réseau.

– Les ministres cantonaux de la Santé sont souvent sur un siège éjectable. Craignez-vous de ne pas être réélu?

– Non! Il n'y aura pas de réelles réformes sans décisions impopulaires. Ce n’est pas une raison pour ne pas les prendre, sachant qu’elles ne seront jamais le fait d’un seul homme.