Genève

Mauro Poggia veut plus d’employeurs responsables

Le label récompensant les sociétés qui engagent des chômeurs est renforcé. Un projet de loi va être déposé

Mauro Poggia veut primer l’embauche de chômeurs

Genève Le label récompensant les sociétés qui engagent des sans-emploi est renforcé

Un projet de loi pénalisant les récalcitrants va être déposé

Un pied de biche dans la serrure des entreprises genevoises. Si l’image peut paraître outrancière, elle reflète assez bien une volonté politique, celle du conseiller d’Etat Mauro Poggia, chargé de l’emploi. Face aux 12 908 chômeurs inscrits à l’Office cantonal de l’emploi à fin août (5,5%), le ministre MCG a décidé d’encourager les entreprises à davantage de responsabilité sociale. Comment? Par la manière douce d’abord, en promouvant et en élargissant le label «Un + pour tous», qui récompense déjà les entreprises qui embauchent des chômeurs de longue durée. De façon plus musclée ensuite, en concoctant un projet de loi incitatif.

A ce jour, 149 entreprises sur les 30 000 que compte le canton ont obtenu le label «Un + pour tous» pour avoir engagé des chômeurs de longue durée. Un succès d’estime, que le conseiller d’Etat s’est promis de transformer en succès tout court: «Nous voulons susciter chez les employeurs le réflexe de chercher des candidats à l’Office cantonal de l’emploi (OCE), comme le font déjà des multinationales. Car la cohésion sociale dépend de la conviction qu’on a que la société nous respecte et travaille pour nous.» Voilà pour l’idéal. Afin d’y parvenir, Mauro Poggia a élargi les conditions d’obtention du label. Désormais, recevra cette médaille du mérite toute entreprise qui engagera ou fera engager pour une durée indéterminée des chômeurs de longue durée, mais aussi des personnes handicapées, des jeunes et des seniors en quête d’emploi, des catégories tout aussi vulnérables face au marché du travail. Le nombre de recrutements requis variera en fonction du nombre de collaborateurs de l’entreprise. «Nous ne leur demandons pas la charité, puisque nous suggérons d’engager une personne sans emploi à compétences égales. Nous devons les persuader que c’est une option gagnant-gagnant. Elles gagneront en respectabilité et s’épargneront les coûts des petites annonces ou le recours aux agences de placement», estime Mauro Poggia.

Encore faut-il que l’OCE propose aux entreprises les meilleurs profils sans se préoccuper de «faire du social». Mauro Poggia assure qu’il est aujourd’hui mieux armé pour répondre aux besoins de l’économie. Ce que confirme Blaise Matthey, directeur général de la Fédération des entreprises romandes, qui soutient le label: «L’OCE a formé des gens pour répondre aux demandes des entreprises. Mais il faut dire qu’on vient de loin!» Nicolas Rufener, secrétaire général de la Fédération genevoise des métiers du bâtiment, abonde: «Même s’il y a encore une discrépance entre les attentes des entreprises et l’OCE, tout ce qui peut favoriser les entreprises citoyennes est un bien. Celles qui faisaient déjà l’effort seront récompensées.»

Mais il est à craindre que l’image d’employeur bienveillant ne soit pas suffisamment incitative pour convaincre les concernés. Du coup, Mauro Poggia a préparé un projet de loi en collaboration avec les Départements de l’économie et des finances, et qui sera déposé prochainement au Conseil d’Etat. Il vise à rendre l’absence d’engagement social, tel que le label l’attestera, légèrement pénalisante dans l’attribution des marchés publics. «Les entreprises qui ne rempliront pas ce critère social partiront avec 5 à 10% de points en moins que celles qui jouent le jeu, explique-t-il. Je crois que le patronat est mûr pour cela.» Et le conseiller d’Etat de retourner à son avantage la baffe que l’initiative du 9 février a claquée aux employeurs du canton: «Le résultat des urnes est la démonstration du ras-le-bol devant l’embauche sans entraves. Je suis persuadé que les entreprises en sont conscientes et vont corriger le tir.»

Si la portée politique du label et de son corollaire législatif n’est pas contestable, seront-ils efficaces? Témoignage de Nicolas Maulini, l’un des directeurs et administrateurs de l’entreprise éponyme et labellisée: «Sur deux chômeurs de longue durée engagés, nous en avons gardé un. C’est donc du cinquante-cinquante. Et les retombées en termes d’image ne sont pas négligeables.» Par conséquent, le projet de loi a aussi les faveurs de ce patron.

Reste la question de fond: faut-il que l’Etat intervienne dans un marché libre? Professeur à HEC Lausanne et spécialiste du marché du travail, Rafael Lalive est favorable à cette mesure: «Les groupes visés par ce label partent avec un obstacle à l’embauche. Le label permettrait de contrer cette discrimination statistique.» Le professeur s’appuie sur les résultats d’une mesure autrichienne pénalisant les entreprises qui n’engagent pas de gens handicapés: «On s’attendait à peu d’effets, et pourtant, une entreprise sur vingt l’a fait.» Mais cette loi ne va-t-elle pas créer une distorsion de concurrence? «Avec 5 à 10% de pénalité, la réponse est non, estime Giuliano Bonoli, professeur à l’Université de Lausanne en politique sociale. C’est un signal politique qui ne prétéritera pas trop les entreprises qui ne s’y soumettent pas. Les Etats-Unis connaissent des mesures similaires pour l’obtention des marchés publics. Je ne m’attends pas à un résultat spectaculaire, car l’objectif de l’employeur reste la productivité, mais c’est une bonne idée.» Michele Pellizzari, professeur à l’Université de Genève et spécialiste de l’économie du travail, n’est pas de cet avis: «Partager les coûts sociaux du chômage avec les entreprises n’est pas souhaitable. Car certaines catégories de chômeurs sont difficiles à employer, et on risque de favoriser ainsi des entreprises qui ne seront pas les plus efficaces pour les marchés publics.» Selon lui, mieux vaut des subsides ou des incitations fiscales que des pénalités qui risquent de disqualifier les meilleurs. Blaise Matthey met en garde contre une autre dérive possible: «On ne peut exiger à la fois des labels et les prix les plus bas. L’Etat devra comprendre qu’une entreprise réintégratrice pourrait être plus chère qu’une autre.» Nicolas Rufener ne se fait guère d’illusions: «Aucune entreprise labellisée ne fera le poids face à un concurrent 30% moins cher.» On verra si les marchés publics seront sensibles à la formule de saint Augustin, affectionnée par Mauro Poggia: «Il faut un minimum d’aisance pour cultiver la vertu.»

«Les groupes visés par ce label partent avec un obstacle à l’embauche. Il permettrait de le contrer»

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