Avec le Tessin et Appenzell Rhodes-Extérieures, le Jura est l'un des rares cantons à boucler ses comptes 2006 dans le rouge. 18,2 millions de déficit, 2,5% des charges. «Ce résultat met clairement en lumière un déficit structurel jusqu'ici estimé à 10 millions, qui est en fait de 15 millions», commente Charles Juillard, ministre des Finances entré en fonction au début de l'année.

Le mauvais résultat des comptes 2006 traduit une autre réalité tout aussi inquiétante que l'excédent structurel: en période de haute conjoncture, les recettes fiscales n'ont pas «explosé» comme dans la plupart des cantons. La hausse de l'impôt des personnes morales n'est que d'un demi-million, soit +1,5%. «Méfiez-vous des statistiques, avertit le ministre de l'Economie, Michel Probst. Entre 2004 et 2006, l'augmentation a été de 36%.» Un chiffre à relativiser: en 2005, le Jura a cantonalisé ses coûts de la santé, avec un transfert de taux fiscal. Dans le même temps, la charge fiscale a été réduite de 5%. La hausse effective des recettes fiscales des entreprises est de 8%.

Effet retardé

«C'est délicat de focaliser une analyse sur une seule année fiscale», tempère Jacques Bloque, l'expérimenté chef du Service jurassien de l'économie. «Seules 5% des entreprises produisent 85% de l'impôt des personnes morales», ajoute François Froidevaux, du Service des contributions. Plusieurs entreprises ont choisi d'investir, ce qui réduit la manne fiscale d'autant.

«Les prévisions fiscales jurassiennes ont été calculées avec exactitude, il n'y a pas d'effet de surprise», reprend François Froidevaux. Ajoutant que, dans le Jura, la bonne conjoncture a vraisemblablement un «effet de retard». Le fonctionnaire perçoit «une poussée vers le haut à venir».

Reste que derrière les explications techniques, un constat s'impose: l'économie jurassienne, qui souffre plus fortement qu'ailleurs lorsque la conjoncture plonge, «n'a pas la même élasticité qu'à Genève» -la formule est de Jacques Bloque- lorsque les affaires marchent bien. Et les affaires des entreprises jurassiennes sont bonnes, le chômage est plutôt bas, à 3,7%. Si l'économie produit peu d'impôt, c'est la faute au peu de plus-value des emplois et des produits, et au manque d'activités tertiaires.

Le Jura est avant tout une région industrielle, de sous-traitants horlogers et mécaniques. Pourtant, depuis deux décennies, la part du tertiaire augmente: de 37% en 1980, lorsque le canton s'est créé, elle flirte avec les 50%. «Du tertiaire informatique, lié aux activités industrielles», précise Jacques Bloque.

Dans le Jura, peu de banques, d'assurances et de sociétés de services. «Nous n'avons pas de métropole, nous sommes une petite région et les conditions cadres de l'économie ne sont pas idéales», observe Jean-Frédéric Gerber, directeur de la Chambre de commerce et d'industrie.

Vers les biotechnologies

Il paraît illusoire d'attirer des sociétés financières. Il faut se concentrer sur les activités existantes. L'économiste Jean-Claude Crevoisier déplore leur «routine». «Trop de patrons ont la tête dans le guidon. Lorsque les affaires vont mal, les entreprises n'ont pas les moyens pour se moderniser. Et quand l'activité est forte, elles sont débordées et ne ressentent pas le besoin d'investir.»

A l'instar des politiques qui peinent à s'attaquer au déficit structurel de l'Etat, les entrepreneurs sont «frileux, conservateurs et vivent d'une rente de situation», relève encore Jean-Claude Crevoisier, regrettant le «déficit d'innovation, de marketing et d'opportunisme économique». Affirmant, dans la foulée, qu'il y a d'heureux contre-exemples: «Des entreprises sont florissantes aux Franches-Montagnes», dit-il.

Jean-Frédéric Gerber nuance l'impression générale: «Nous sommes handicapés par les voies de communication. Le poids de l'Etat et des impôts est lourd. Tant que la voilure du canton sera excessive, les décideurs ne se risqueront pas à investir, de crainte de voir l'impôt augmenter. Et il est difficile pour les entreprises jurassiennes de faire venir des cadres.» Pour le patron des patrons, une éventuelle inversion de tendance passe prioritairement par une lutte farouche contre «les déficits structurels de l'Etat».

Le ministre Michel Probst ne dit pas le contraire, mais ne saurait se satisfaire de réformes institutionnelles et administratives. «S'il doit proposer des remèdes structurels, le programme de législature du gouvernement doit aussi faire la part belle au développement économique.» Le radical a fait sien le programme élaboré par Jean-François Roth: l'Etat jurassien encourage les entreprises à utiliser leur savoir-faire microtechnique pour s'arrimer à l'industrie biotechnologique, en vogue chez le voisin bâlois. «Ce n'est pas le canton qui peut opérer une telle modernisation, mais nous proposons des outils, explique Michel Probst. Nous offrons des structures de soutien aux incubateurs et des constructions susceptibles d'être des pépinières d'entreprises. Au Noirmont dès cette année, à Porrentruy en 2008, puis à Delémont.»

Un projet ambitieux

Le projet le plus ambitieux est prévu dans la périphérie de Delémont, à une demi-heure de Bâle: un vaste complexe d'immeubles qui accueilleront des entreprises tournées vers les sciences de la vie. L'objectif est d'y créer ou y implanter des entreprises proposant des emplois à forte valeur ajoutée. Pour gonfler autant les recettes fiscales des personnes morales que des personnes physiques.

«Il faut saisir l'opportunité d'être proche de Bâle, dit Jean-Claude Crevoisier, mais les affaires ne tomberont pas du ciel. Il faut se mouiller.» Michel Probst veut donner l'exemple. «Je m'efforce de voir des entrepreneurs, de pousser les projets et d'établir des réseaux, vers Bâle mais aussi vers le bassin voisin français de Belfort-Montbéliard.»