revue de presse

Mauvais film suisse pour Roman Polanski

Le cinéaste franco-polonais a fini par se faire piéger à Zurich, sous le coup d’un mandat d’arrêt international pour une affaire de détournement de mineure. Vers une nouvelle affaire d’Etat à gérer pour notre gouvernement?

Le cinéaste franco-polonais a fini par se faire piéger à Zurich, sous le coup d’un mandat d’arrêt international pour détournement de mineure. Vers une nouvelle affaire d’Etat à gérer pour le gouvernement suisse?

«L’arrestation de Roman Polanski en Suisse annonce une bataille devant les tribunaux de Los Angeles sur la pertinence de son extradition», avertit L’Express. «Pourquoi maintenant?» s’interroge notamment la Süddeutsche Zeitung dans un article intitulé «Endstation Zürich». Et le site de TF1 de proposer une «belle affiche» pour ce mauvais film: «Costa-Gavras, Wong Kar-Wai, Fanny Ardant, Monica Bellucci, Abderrahmane Sissako, Tony Gatlif, Jean-Jacques Beineix, Bertrand Tavernier… Par le biais d’une pétition, des cinéastes et artistes du monde entier dénoncent «le traquenard policier» […] et exigent une «remise en liberté immédiate».»

Plusieurs cinéastes polonais, dont Andrzej Wajda, ont aussi appelé dimanche leurs dirigeants à intervenir en sa faveur, relève Le Nouvel Observateur: «Nous avons écrit une lettre au ministre des Affaires étrangères (Radoslaw Sikorski) et au président (Lech Kaczynski) demandant d’intervenir au plus haut niveau.» Alors que la Neue Zürcher Zeitung, elle, décrit les «hochements de tête fâchés» et les «regards de colère» qui se sont échangés dans les couloirs du Festival du film de Zurich.

«Les réactions d’indignation ont succédé à la stupeur», précise Le Parisien, car «les raisons de l’application, aussi soudaine qu’inattendue, de ce mandat d’arrêt» demeurent floues. Et d’évoquer le film présenté à Cannes en 2008, Roman Polanski: Wanted and Desired, un documentaire de Marina Zenovich, qui revient sur l’affaire de mœurs et dont le quotidien français propose la bande-annonce. Reste qu’«en coffrant Polanski, la Suisse choque», relève 24 Heures: «Du côté des milieux cinématographiques, c’est la consternation. «Un scandale culturel et juridique», commente Christian Frei, cinéaste et membre de l’Association suisse des scénaristes et réalisateurs de films […]. Tout le monde savait qu’il viendrait. On profite de cet hommage pour une farce judiciaire. Que se passe-t-il dans ce pays? En plus, l’affaire de mœurs à l’origine de tout cela n’a rien de mystérieux. Toutes les biographies en font état.»

«Le monde du cinéma est sous le choc» pour France Info, qui propose plusieurs sons sur le tollé suscité, à propos duquel Le Matin de Lausanne prétend qu’il est «difficile de ne pas faire le rapprochement» avec l’affaire UBS: «La Suisse a-t-elle voulu faire plaisir aux Etats-Unis, au risque d’un excès de zèle qui n’améliore guère son image de marque à l’étranger?» Le Blick abonde dans ce sens, qui sétouffe d’indignation: «La Suisse se laisse intimider» et «les Américains estiment maintenant que la Condédération est «extrêmement coopérative». «Cet éloge fait mal», «nous devrions avoir honte». Et le Tages-Anzeiger de réclamer: «Justice pour Polanski»! Surtout qu’«un jugement équitable n’est plus possible, après tant de temps et d’erreurs dans l’enquête», explique le quotidien zurichois. «C’est la raison pour laquelle il faut mettre un terme au drame […]. Le metteur en scène de l’acte final est désormais un juge américain.» Même ton dans la Gazeta Wyborcza: «Libérez Polanski!» Vous lisez le polonais? Google Actualités a également écumé les journaux de Varsovie à Cracovie, scandalisés eux aussi.

Une affaire qui risque de «tourner à la bagarre diplomatique», écrit le Times de Londres. Yves Thréard, dans son blog hébergé par «Le Figaro», se demande d’ailleurs, dans un amalgame audacieux, ce «que va faire la Suisse qui, décidément, n’est plus ce qu’elle était. Perdrait-elle sa neutralité? Paradis fiscal, elle n’est plus: elle donne même les noms des contribuables étrangers venus se cacher chez elle. Un accord d’extradition de longue date existe entre la Suisse et les Etats-Unis, donc Polanski peut être légalement transféré outre-Atlantique. La Suisse est-elle dans une période où elle a intérêt à s’acheter une nouvelle conduite vis-à-vis de l’Amérique? On peut se poser la question.»

Voilà qui «pourrait rapidement empoisonner les relations entre la France d’un côté, les Etats-Unis et la Suisse de l’autre», craint pour sa part Le Journal du dimanche, après avoir appris, via le Los Angeles Times, que l’arrestation «était planifiée depuis la semaine dernière par le parquet» de la cité des Anges. Le quotidien américain se met d’ailleurs clairement en porte à faux avec la justice américaine. L’Etat de Californie «à mieux à faire» que poursuivre un homme de 76 ans pour un crime vieux de 32 ans, alors que sa victime présumée dit vouloir abandonner les poursuites, clame le journal. Ce qui permet à Libération de titrer: «Polanski piégé en Suisse», car son arrestation «n’est pas la conséquence du zèle d’un quelconque officier de police zurichois. Il était attendu.» L’interpellation a eu lieu, s’indigne le directeur de la Cinémathèque française, Serge Toubiana, sur son blog, «dans un pays neutre où il circulait et croyait pouvoir circuler librement jusqu’à ce jour». Conclusion: c’est «une atteinte à cette tradition: elle ouvre la porte à des dérives dont nul aujourd’hui ne peut prévoir les effets».

«J’ai beau me creuser la tête, tenter de comprendre les motivations des Etats-Unis et de la Suisse. Non, rien à faire. Je ne comprends pas», écrit pour sa part LeBuzz.info dans un coup de gueule. «De tous les pays, renchérit le Washington Post, pourquoi est-ce la Suisse – traditionnelle gardienne des comptes bancaires secrets des criminels internationaux et des dictateurs corrompus – qui a décidé d’arrêter» le cinéaste? La Confédération va encore avoir du fil à retordre...

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