Pendant que Mouammar Kadhafi bombe le torse au Sommet de la Ligue arabe, Max Göldi doit patienter dans une cellule sans fenêtre ni eau chaude. Le leader libyen se targue d’avoir mis fin, samedi soir, à la «guerre des visas», en décidant d’ouvrir à nouveau les frontières de la Libye aux Européens. Mais, surtout, il savoure les «regrets» de l’UE quant aux «ennuis et désagréments» causés par la liste suisse qui empêchait à près de 180 personnalités libyennes, dont le clan Kadhafi, de pénétrer dans l’espace Schengen. Après avoir obtenu des excuses du gouvernement américain à cause de moqueries sur son récent appel au djihad contre la Suisse, le voilà qui peut afficher à son palmarès des «regrets» européens. Pour Berne, c’est la soupe à la grimace.

Et Max Göldi? L’otage, qui purge une peine de quatre mois de prison à Tripoli, risque de devoir patienter avant d’être libéré. Malgré les déclarations optimistes de vendredi de la présidente de la Confédération et du chef du gouvernement espagnol, José Luis Rodriguez Zapatero. Ses conditions de détention se sont détériorées. Dimanche en début de soirée, son avocat libyen, Salah Salaf, a fait savoir à l’ATS qu’il avait été transféré la veille au soir, dans une cellule sans fenêtre ni eau chaude. Motif invoqué par les Libyens: la cellule dans laquelle il se trouvait fait partie d’une section dans laquelle 90 prisonniers au passé criminel «très grave» étaient en train d’être transférés. «Nous ne voulons pas laisser Max Göldi à côté de ces gens», souligne l’avocat.

Ces explications ne convainquent vraiment pas les spécialistes du dossier. Hasni Abidi, le directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen (Cermam), parle de «guerre psychologique pour pousser Berne à plus de concessions». «C’est le temps des représailles. Tripoli se sent renforcé après le communiqué de la présidence de l’UE. La Suisse doit maintenant demander des comptes à ses partenaires européens», ajoute-t-il.

Moussa Koussa, le chef de la diplomatie libyenne, a clairement souligné dimanche que la crise avec la Suisse n’était «pas terminée». Et que son pays exige toujours un «arbitrage international» pour régler le différend déclenché par l’arrestation d’Hannibal Kadhafi à Genève en juillet 2008. Interrogé au sujet d’une possible grâce, Moussa Koussa a indiqué qu’il n’y avait «pas de décision politique en justice».

En clair: la Libye a réglé son différend avec l’UE sur le front des visas, pas son conflit avec la Suisse. Reste à espérer qu’après les «regrets européens», les médiateurs espagnols et allemands maintiendront la pression sur Tripoli pour obtenir une libération rapide de Max Göldi. Tant José Luis Rodriguez Zapatero que la cheffe de la diplomatie de l’UE s’y étaient engagés la semaine dernière.

Mais ce week-end, rien n’a filtré à propos de Max Göldi, des entretiens, à Syrte, entre le ministre espagnol des Affaires étrangères, Miguel Angel Moratinos, et ses interlocuteurs libyens. Silvio Berlusconi, le chef du gouvernement italien, s’est fait photographier à maintes reprises avec le leader libyen à qui il a été jusqu’à baiser les mains. Mais là encore, rien n’a été dit publiquement sur l’otage suisse. C’est là que le bât blesse.

L’Espagne, qui assure la présidence de l’UE, a annoncé samedi dans un communiqué la levée des restrictions des visas Schengen pour les Libyens, décidée la semaine dernière par le Conseil fédéral en accord avec la médiation européenne. Ce communiqué a été distribué par les Affaires étrangères libyennes à Syrte, en marge du Sommet de la Ligue arabe. La présidence espagnole y regrette les désagréments causés aux Libyens en rappelant que ces restrictions n’ont «pas été prises par un Etat de l’UE». Elle y souligne aussi espérer qu’un tel incident ne se reproduira plus. Après cette annonce, la Libye a rapidement fait savoir, également via une déclaration écrite, que la Suisse avait été «vaincue».

Pour Hasni Abidi, le communiqué de la présidence de l’UE crée un «précédent dangereux». «Non seulement il fait voler la solidarité européenne avec la Suisse en éclats, mais il dénote aussi de l’égoïsme européen et légitime le chantage économique de Tripoli», souligne-t-il. Ces regrets sont un «cadeau de l’Europe» au colonel Kadhafi, le jour où il prend la présidence de la Ligue arabe. «Les Européens savent caresser son ego», dit-il.

Justement: ces regrets, au lieu d’être perçus comme une baffe pour la Suisse, ne font-ils pas plutôt partie d’une stratégie concertée avec les médiateurs? Les parlementaires contactés veulent y croire. «Il ne faut pas se fier aux déclarations des uns et des autres: elles sont là pour la galerie», commente par exemple Martine Brunschwig Graf (PLR/GE). Carlo Sommaruga (PS/GE) rappelle, lui, qu’en actionnant le levier des visas Schengen, la Suisse a provoqué une médiation européenne alors qu’avant elle était seule. «J’ose espérer que l’UE tiendra maintenant ses engagements vis-à-vis de la Suisse et qu’elle maintiendra la pression sur Tripoli pour obtenir une libération rapide de Max Göldi», ajoute le socialiste.

En attendant, la Suisse, mise à mal, se défend. Le Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) ne cesse de rappeler que la Suisse a activé le levier des visas Schengen en novembre 2009 après le kidnapping de Rachid Hamdani et Max Göldi par les autorités libyennes lors d’un contrôle médical à l’hôpital. Et qu’elle l’a fait en conformité avec les règles, comme tout autre Etat membre de Schengen aurait pu le faire.