Incarcéré depuis le 17 janvier au Metropolitan Correctional Center de Brooklyn, Pavel Borodine a reçu vendredi dernier la visite de son avocat genevois. Me Dominique Poncet, accompagné de ses collaborateurs Vincent Solari et Robert Assaël, a effectué un voyage éclair à New York pour s'entretenir avec l'ancien intendant du Kremlin qui se trouve sous le coup d'un mandat d'amener pour blanchiment et d'une demande d'extradition suisse. Avec le défenseur américain Barry T. Kingham et l'avocate russe Eleonora Sergueieva, ils ont pénétré dans cette prison moderne de Brooklyn avec comme seul bagage un stylo. Et, sur la main, un liquide phosphorescent actionnant l'ouverture des portes à l'entrée et à la sortie. Durant deux heures, les hommes de loi ont expliqué à Pavel Borodine les épisodes de la procédure tout en le «confortant dans l'idée que la justice suisse ne dispose pas des éléments nécessaires pour le condamner». De retour à Genève, Me Dominique Poncet livre au Temps ses impressions.

Le Temps: Dans quel état psychologique se trouve votre client et quelles sont ses conditions de détention?

Dominique Poncet: Pavel Borodine, qui nous a reçus en training, est un homme solide qui ne s'extériorise pas. Il est placé dans une cellule individuelle au sein d'une aile encore inoccupée de cette prison. A l'étage inférieur, il côtoie les autres détenus sur le terrain de basket, dans le salon de télévision ou autour d'un Monopoly. Mais il ne peut plus affronter les gardiens aux échecs depuis que ces derniers ont été punis par leur hiérarchie pour s'être mesurés à ce jeu avec le Russe. Il est bien traité mais ne comprend toujours pas pourquoi un magistrat genevois demande son arrestation sans jamais l'avoir auparavant invité à s'expliquer. Il nourrit donc des doutes sur l'impartialité de cette procédure.

– Quelle est la stratégie de défense mise au point?

– Dans l'immédiat, Pavel Borodine entend se battre pour obtenir sa mise en liberté provisoire. Dans un exposé écrit, qui doit être remis au juge le 5 février, son avocat américain va faire une demande en ce sens en élaborant les arguments déjà présentés la dernière fois. Le procureur américain aura ensuite un délai de dix jours pour faire part de ses observations avant qu'une audience de plaidoirie ne soit fixée. C'est sans doute la première fois dans l'histoire de l'extradition qu'une ambassade prend de tels engagements. Les autorités russes proposent une caution, le port d'un bracelet électronique, une garde devant la sortie du consulat et même la possibilité pour des policiers américains de pénétrer à l'intérieur des locaux afin de s'assurer de sa présence. Il faut encore convaincre le juge que le Kremlin a besoin que Pavel Borodine, actuel secrétaire de l'union Russie-Biélorussie, puisse continuer son travail. Tout en rappelant qu'il ne s'agit pas de libérer Jack l'éventreur.

– Pavel Borodine entend-il refuser son extradition?

– Il va sans doute se battre contre cette demande car il conteste avoir commis une quelconque infraction, et il n'existe à son encontre aucun crime reconnu en Russie. Nous attendons de connaître le contenu de la requête suisse pour trancher cette question. Cela dépendra aussi de l'acceptation ou non de sa demande de mise en liberté. En cas de refus, il pourrait passer plusieurs mois en prison avant que la décision finale ne soit prise. C'est à lui de décider s'il peut envisager cette issue.

– L'ordonnance de la Chambre d'accusation genevoise relative au déblocage des comptes de la société Mercata relève l'absence d'éléments permettant d'établir l'existence d'actes de corruption commis en Russie et souligne que l'infraction de participation à une organisation criminelle n'est en l'état pas fondée. La défense compte-t-elle produire cette ordonnance aux Etats-Unis?

– Elle sera certainement portée à la connaissance du juge américain pour démontrer la légèreté de ce dossier et convaincre qu'aux Etats-Unis Pavel Borodine ne serait jamais poursuivi pour blanchiment d'argent dans ces conditions. Quant à l'association de malfaiteurs, cette infraction ne tient visiblement pas la route dans cette affaire. La Chambre d'accusation a justement rappelé qu'il fallait plus que la simple intervention d'employés de banque dans la mise en place d'une structure financière pour retenir qu'une organisation a été conçue dans la durée et dans le but de se prêter à des activités criminelles.

– Votre client a-t-il le sentiment d'être soutenu par les autorités russes?

– Il se sent épaulé mais il est conscient des limites qu'instaure la séparation des pouvoirs. Pavel Borodine garde l'espoir que les autorités russes parviendront à convaincre la Suisse qu'aucune infraction n'a été commise à Moscou lors de la conclusion des contrats de réfection du Kremlin.

– Peut-on imaginer que les pressions politiques changent la donne de cette procédure?

– Même si l'extradition reste un acte de gouvernement, je vois mal le politique influer sur le judiciaire d'autant plus que la Confédération n'a aucun intérêt supérieur à faire valoir dans ce dossier. Côté américain, le gouvernement serait sans doute heureux de faire plaisir à Moscou. Mais il ne faut pas oublier que les Etats-Unis sont plus souvent demandeurs en matière d'entraide, et il semble difficile d'imaginer une entorse au traité avec la Suisse alors que le problème est essentiellement helvético-russe. Là-bas, cette affaire n'est pas un sujet de débat.