Il était resté muet depuis l’annonce de son retrait de la vie politique, le 16 avril 2013 sur BFMTV. Jérôme Cahuzac, ancien ministre français du Budget, sort aujourd’hui du silence. Tombé en disgrâce pour avoir menti sur le compte non déclaré qu’il a détenu en Suisse entre 1992 et 2009, le socialiste s’explique dans l’édition française du magazine «Vanity Fair», à paraître ce mercredi.

Jérôme Cahuzac revient ainsi sur la «spirale du mensonge» dans laquelle il s’est enfermé dès les premiers articles de «Mediapart», qui avait révélé l’existence du compte. «Le prix de la vérité était trop lourd, confesse-t-il. J’ai construit ma vie politique de façon scrupuleusement honnête – intellectuellement et matériellement. Quand j’ai ouvert ce maudit compte, je n’avais aucun mandat, je n’étais candidat à rien, je n’imaginais même pas que je le serais un jour. Je suis devenu un homme respecté, écouté, on me reconnaît une compétence, j’ai une influence sur la politique de mon pays… J’ai fait des sacrifices pour en arriver là. Je ne peux pas accepter de laisser tout détruire à cause d’une imbécillité qui date d’il y a vingt ans.»

«Complètement inconscient»

C’est après s’être lancé dans les implants capillaires, au début des années 1990, et au travers de son activité de consultant pour des laboratoires pharmaceutiques, que Jérôme Cahuzac s’est enrichi. «Très vite, j’ai gagné bien plus qu’auparavant. Je ne savais pas quoi faire de cet argent […] et une partie des clients de la clinique voulait payer en espèces. Je me suis dit qu’avec un compte en Suisse, je serais tranquille. J’ai été complètement inconscient.»

Le compte de l’ancien ministre a été ouvert à UBS à Genève à la fin de l’année 1992 par un de ses amis de jeunesse, l’avocat Philippe Péninque. Une période pendant laquelle Jérôme Cahuzac n’occupait plus de fonction politique. Selon les documents saisis par la justice, le compte a été alimenté par neuf versements entre le 26 novembre 1992 et le 13 mai 1993, pour un montant total de 2,3 millions de francs français (l’équivalent de 350 000 euros).

Nom de code «Birdie»

En 1993, Philippe Péninque ouvre pour son ami un second compte, cette fois au nom de Jérôme Cahuzac, toujours chez UBS, sur lequel les fonds sont transférés. Jérôme Cahuzac reçoit alors un nom de code – «Birdie» – grâce auquel il peut transmettre ses instructions à la banque par téléphone en toute discrétion. Aucun document ne lui est jamais adressé par écrit. Le 20 juillet 1993, il confie à la banque Reyl & Cie, toujours à Genève, un mandat de gestion sur son compte. Avant que l’argent ne soit transféré chez Reyl en 1998.

Problème: Jérôme Cahuzac est alors de retour en politique, après un premier passage au Ministère de la santé. «L’existence du compte est devenue un boulet, explique-t-il à «Vanity Fair». A cinq ou six reprises, j’ai tenté de m’en débarrasser. A chaque fois, je me suis heurté au même obstacle: la rupture de l’anonymat […] si j’avais pu rapatrier les fonds et m’acquitter de ce que je devais tout en préservant le secret, immédiatement, je l’aurais fait.»

Comme dans une fuite en avant, il continue plutôt d’approvisionner son compte: en avril 2000, puis en juillet 2001, il effectue deux versements de 95 000 et de 75 000 euros provenant, selon lui, d’honoraires chirurgicaux versés par de riches clients du Golfe désireux de payer en espèces. Selon les dires de Jérôme Cahuzac, il ne s’est servi qu’à deux reprises de son argent caché en Suisse pour régler la facture de deux voyages: à l’île Maurice en 2004 et aux Seychelles en 2007.

Sur le conseil de ses banquiers, Jérôme Cahuzac se rend une fois à Genève, le 20 mars 2009, pour ordonner le transfert de son argent vers Singapour, sur un compte ouvert chez Julius Baer, via une société panaméenne, Penderley Corp., contrôlée par une fondation sise aux Seychelles, Cerman Group Limited. Quelque 579 000 euros aboutissent sur ce compte, une somme rapatriée en France au printemps 2013, juste avant que l’ancien ministre ne passe aux aveux.