Ce qui devait être une valse tranquille entre les giratoires sculpturaux de Martigny s'est transformé en tango de feu. Léonard Gianadda ne sait pas valser. Il court, il trépigne. Il coupe la parole, il agit en saccades. Léonard Gianadda est déchaîné. Il ne laisse de répit ni à ses dévoués employés ni aux journalistes qui lui gravitent autour.

La balade débute dans le somptueux jardin de la Fondation, sous un ciel prêt à pleurer. La vénérable institution fête ses 30 ans cette année. Et son fondateur célèbre du même coup plusieurs événements marquants de sa vie de mécène.

Dans quelques semaines, la Médiathèque Valais dévoilera le parcours photographique de Léonard Gianadda. Le photojournalisme, qu'il a pratiqué il y a plus de cinquante ans, est une autre facette de lui qu'on ne soupçonnait pas. Mais si le fougueux septuagénaire fourmille d'enthousiasme c'est surtout pour dire son amour de la sculpture. Il vient d'éditer un ouvrage qui le rend plus fier encore que son costume d'Académicien. Le livre* de 400 pages est un voyage à travers la sculpture internationale du XXe siècle tel qu'il en offre un formidable extrait dans le parc de sa Fondation.

Lettre à Pascal Couchepin

C'est autre chose qui vaut notre visite: l'aboutissement d'une aventure artistique au cœur de la cité. Treize giratoires, chacun ornés d'un monument, tracent aujourd'hui un itinéraire urbain unique à travers la sculpture suisse, cette fois-ci. Léonard Gianadda, le fleuve impétueux, n'a pas su se contenir entre ses berges. Il a débordé dans la ville. Et il a payé pour cela: sans sa confirmation, on estime le prix de ces œuvres à 2 millions de francs. Il dit que ça n'a aucun intérêt.

En 1994, Léonard Gianadda propose au président de Martigny, un certain Pascal Couchepin alors, de décorer les deux premiers carrefours de la ville transformés en giratoires. Dans sa lettre, il dit pressentir que la démarche prendra tout son sens au fil des ans. Lorsque le mélange subtil des matériaux, des contours et des couleurs, formera une composition cohérente.

Ainsi, deux présidents plus tard, l'art a-t-il investi la ville par petits points. Ainsi de monumentales œuvres d'art ont-elles pris la place des bancs de bégonias et des gazons minimalistes communs à tant de municipalités. L'art en offrande à la communauté: cela décrit très fidèlement la personnalité de Léonard Gianadda. L'homme est un mélange aigre-doux d'ingérence et de générosité. Il l'a écrit lui-même dans son ouvrage. Le projet a parfois pu être «perçu comme une intrusion intolérable». Il reconnaît aussi qu'«il est progressivement devenu une fierté pour les Martignerains».

Le jardin de Léonard

D'un giratoire à l'autre, d'un «Grand Couple» en granit noir d'Afrique qui file vers le ciel (André Raboud) à une «Symphonie» d'acier au chrome torsadé (Josef Staub), en passant par l'excentricité ferreuse de la «Tige» rouge pétante de Bernhard Luginbühl, le parc urbain disséminé d'un bout à l'autre du tapis routier de Martigny nourrit un paradoxe.

Que Michel Veuthey, premier conseiller à la Culture pour l'Etat du Valais a relevé: quoique placées au cœur de la ville, les œuvres n'en paraissent pas moins intouchables. En voiture, on les frôle des yeux, on leur danse autour sans avoir le temps de les saisir complètement.

A pied, on n'a accès à leur promontoire qu'en traversant impétueusement le trafic. Comme il s'enlace maintenant autour du Minotaure de Hans Erni pour la photo, Léonard Gianadda s'est emparé de la cité octodurienne. Sa trace est partout. Il le rappelle, à chaque carrefour, avec la fierté indécente des grands entrepreneurs.

«Cet immeuble est à moi. Ces promontoires aux arrêts de bus, avec l'horloge, c'est moi qui les ai imaginés. Et qui les ai payés.» On trouve qu'ils donnent une belle unité urbanistique à la ville. Il répond que s'ils donnent l'heure c'est déjà pas mal.

Tout près de la «Grand Synergie du Bourg» de Michel Favre, voici le quartier où il a grandi. A un bloc de Pascal Couchepin, à quelques pâtés de maisons de Christian Constantin. Sur l'avenue du Grand-Saint-Bernard, ce bâtiment qu'il pointe du doigt est encore à lui. Il veut installer sur sa façade une céramique d'Erni. Il nous raconte encore le sous-voie de la gare, taillé dans le marbre, qu'il a offert à la ville à l'époque. Plus tard, il nous emmènera le contempler.

Victime de son abondance

Léonard Gianadda est un peu la victime consentante de son abondance. Il est un mécène respecté par les uns. Il est détesté par d'autres pour sa boulimie prétentieuse. Pas toujours très cordial dans la forme, intransigeant sur le fond. Le projet des giratoires n'a pas fait l'unanimité. Il a suscité une opposition à Martigny-Croix. L'affaire a traîné durant près de quinze ans. Les très traditionalistes Amis de Plan-Cerisier voulaient décorer leur rond-point avec un raccard et des ceps de vigne. Il en rit encore. Il rit surtout du jour de l'inauguration. Les autorités avaient parsemé leurs discours de remerciements dithyrambiques. «Cela m'a fait penser à l'histoire de la veuve qui assiste à l'enterrement de son mari. Et elle se dit que l'homme décrit par le curé n'est pas celui qu'elle a connu.»

Cette œuvre, la plus imposante du pays, dit-il - 50 tonnes et 15mètre de haut - est finalement une de ses plus belles «réussites». «Tricolore, elle s'intègre parfaitement au site. Elle symbolise le carrefour entre la Suisse, l'Italie et la France.»

«Montrer l'art caché»

Léonard Gianadda voudrait qu'on interprète différemment sa générosité envahissante. Selon lui, la ville de Martigny doit la considérer comme un retour sur investissement. «Je lui rends ce qu'elle m'a donné, lorsqu'elle m'a accueilli, ma famille, mon grand-père...

Et puis, décorer les giratoires, c'est réaffirmer le rôle de Martigny en tant que ville de culture. C'est montrer l'art, trop souvent caché.» La complainte du vent, de Gillian White, en est un exemple explicite. «Elle était cachée à un coin de rue à Nyon. Je l'ai commandée. Je crois qu'ici elle a trouvé sa place, non?»

Parfaitement aligné dans le coude du Rhône, l'énorme parallélépipède penche vers le haut de la vallée, comme aspiré par le climat venteux qui alimente les éoliennes voisines. Des projets pour la ville, Léonard Gianadda en a mille autres sous son costume de mécène. Il voudrait faire trôner des bustes romains à l'amphithéâtre. Comment l'entrepreneur ne s'essouffle-t-il pas? «J'ai du temps. J'aime ce que je fais. Que ferais-je si je ne faisais pas ça?» Fin du tango. Le ciel n'a pas pleuré. Léonard Gianadda a presque fini par rire, lui aussi, de ses excès.

*Léonard Gianadda, la sculpture et la Fondation, édité par la Fondation Gianadda.