D’ordinaire, lorsque l’Académie suisse des sciences médicales (ASSM) élabore ses directives médico-éthiques, destinées à aider les professionnels de la santé dans leur pratique, la Fédération des médecins (FMH) les reprend dans son Code de déontologie*. Or, le 25 octobre prochain, la Chambre de la FMH (sorte de parlement de l’institution) pourrait bien rejeter les nouvelles directives de l’ASSM.

La controverse touche à un chapitre «assistance au suicide» des nouvelles directives sur la fin de vie. Jusqu’ici, l’ASSM ne l’admettait que si «la maladie dont souffre le patient permet de considérer que la fin de la vie est proche». Dans les nouvelles directives, l’aide médicale au suicide est élargie aux patients dont la maladie ou les limitations fonctionnelles causent des «souffrances intolérables», que leur issue soit fatale ou non. D’autres conditions subsistent: capacité de discernement, demande répétée et persistante du patient, ou encore échec d’alternatives thérapeutiques.

La direction de la FMH s’est déjà opposée à ces nouveaux principes, qu’elle juge trop flous. Une poignée de professionnels de la santé et éthiciens lui ont depuis emboîté le pas et appellent la Chambre des médecins à dire non le 25 octobre.

Si l’on s’en tient à l’article 115 du Code pénal suisse, un médecin peut prescrire du natrium pentobarbital (substance létale) à une personne capable de discernement qui souhaite mourir, quel que soit son âge ou son état de santé, du moment que cela ne répond pas à des «motifs égoïstes». Le Conseil fédéral et le parlement ont estimé à plusieurs reprises qu’il n’était pas nécessaire de réviser ce cadre légal. La pratique est donc encadrée par le Code de déontologie médicale, plus restrictif que les organisations d’aide au suicide.

La crainte d’une «banalisation du suicide»

L’ASSM explique la révision par «un changement de perception dans la société quant à l’attitude des médecins face à la mort. De plus en plus de personnes expriment le besoin de décider en toute autonomie de la dernière phase de leur vie.» Dans les faits, l’aide au suicide n’est plus réservée aux individus frappés de maladie mortelle depuis longtemps. Les personnes qui souffrent de «polypathologies invalidantes» – maux liés à la vieillesse dont l’issue n’est pas fatale – représentent un quart des accompagnements vers la mort pratiqués par Exit.

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François Gachoud, écrivain et philosophe de Bulle, estime les directives de l’ASSM «hautement discutables» justement car, selon lui, elles «emboîtent clairement le pas» aux organisations d’aide au suicide et contribuent à une «banalisation du suicide». Dans un texte paru le 17 octobre dans le Bulletin des médecins suisses, il critique le remplacement de critères «objectifs» admis jusqu’ici pour le recours à l’aide au suicide – la fin de vie et une maladie incurable – par le critère, «subjectif», de la seule souffrance du patient. Un changement voué à placer les médecins devant un dilemme: comment définir une «souffrance insupportable»?

«Selon cette logique, n’importe qui peut être candidat à l’aide au suicide: une personne âgée fatiguée de la vie, un adolescent dépressif, voire un enfant. Car l’ASSM précise que ses directives s’appliquent également aux enfants et adolescents de tous âges», ajoute cet ancien enseignant au gymnase.

Malaise

Plusieurs professionnels de la santé ont également fait part de leur malaise, depuis la publication des nouvelles directives de l’ASSM. «Si la FMH valide cette vision, Exit se sentira pousser des ailes. Miser sur l’autonomie d’un patient dans une société qui intègre de moins en moins bien les personnes âgées, c’est dangereux», estime Bertrand Kiefer, rédacteur en chef de la Revue médicale suisse. Dans un article du Bulletin des médecins suisses, il appelait en juillet déjà les professionnels de la santé à dire non aux nouvelles directives de l’ASSM.

«Cette approche pousse le médecin à considérer la demande de suicide médicalement assisté comme une commande – comment oser résister au sacro-saint principe d’autonomie? – et à ne pas la considérer dans toute son ambivalence, avec un œil à la fois critique et fraternel», écrivait l’éthicien, pour qui cette tendance reflète «l’individualisme triomphant du XXIe siècle». Au final, Bertrand Kiefer s’inquiète d’un risque d'«abandon» de «candidats au suicide âgés, vulnérables et s’estimant socialement inutiles».

Risque d’admettre des «fatigués de la vie»

L’article a retenti jusqu’à Zurich, où Bernhard Pestalozzi, du Service d’oncologie de l’Hôpital universitaire, partage ce scepticisme: «On accorde trop de place à la volonté individuelle, au détriment de l’objectivité d’un diagnostic médical. Avec le risque, au final, de laisser les malades livrés à eux-mêmes. Face à la mort, nous devons amener davantage d’humanité, pas plus de solitude.» Que faire face à des malades fragiles, qui pensent que leur vie n’a pas de valeur? s’interroge l’oncologue zurichois: «La dépression est aussi une maladie qui provoque d’intolérables souffrances. Or, elle se soigne.»

Médecin généraliste à Vouvry, François Pilet n’est pas opposé à l’aide au suicide. A deux reprises, au cours des douze derniers mois, il a prescrit une ordonnance de pentobarbital à des patients atteints de maladies fatales, voués à se dégrader. Ce qui dérange le médecin, c’est la définition de la souffrance faite par l’ASSM. Elle inclut, au-delà des symptômes physiques, «les limitations dans le quotidien et dans les relations sociales, les pertes ainsi que les sensations de désespoir et d’inutilité».

«Dans mon cabinet, j’entends tous les jours des personnes âgées dire qu’elles ne devraient plus être là. Leur but n’est pas forcément de mourir. Parfois, c’est une manière d’appeler à l’aide. Si notre société répond au sentiment d’inutilité par l’aide au suicide, alors c’est inacceptable», estime François Pilet. Au final, le médecin valaisan redoute que les nouvelles directives de l’ASSM ne «légitiment l’aide au suicide pour des personnes qui se sentent fatiguées de vivre». Il appelle lui aussi de ses vœux un rejet des nouvelles directives, le 25 octobre, «ne serait-ce que pour qu’on continue à en débattre», dit-il. Même si le recours à l’aide au suicide reste marginal, avec 1,5% des morts non soudaines.

* Une seule fois par le passé, dans les années 1980, les médecins ont refusé d’intégrer de nouvelles directives de l’ASSM liées à la recherche sur l’humain.


«La subjectivité fait partie de l’exercice de la médecine»

Les nouvelles directives de l’ASSM divisent les médecins comme rarement. Jacques de Haller, médecin généraliste, fait partie de ceux qui défendent un assouplissement des conditions d’accès à l’assistance au suicide. «Je crains que la chambre de la FMH dise non le 25 octobre. Notre profession se trouve dans une situation d’incertitude profonde qui pousse certains à se réfugier dans des artifices réglementaires. Pourtant, les nouvelles directives de l’ASSM n’obligent en rien les professionnels de la santé à prescrire du pentobarbital à la demande.»

L’ancien président de la FMH ne voit pas de risque de banalisation du suicide assisté: «Le recours plus important à Exit relève d’un fait. Le médecin ne peut s’extraire de la société. On rééquilibre les rôles, il n’est plus la figure incontestée qui prend seule les décisions, c’est une bonne chose.»

Face aux critiques sur le critère de la «souffrance intolérable», jugé top flou, Jacques de Haller rétorque que la subjectivité est inhérente à l’exercice de la médecine: «Que ce soit pour le choix d’une thérapie ou la prescription d’un médicament, l’approche dépend toujours de l’appréciation du médecin et des discussions avec le patient. Si un docteur estime inutile de prescrire un somnifère à une vieille dame qui se réveille parfois la nuit, c’est sa responsabilité de ne pas le faire. Il en va de même, au fond, pour l’aide au suicide.»