Le moins que l’on puisse dire est que les médecins sont divisés sur l’initiative en faveur d’une caisse publique, soumise en votation le 28 septembre. Car deux comités com­posés de médecins vont s’affronter ces prochaines semaines.

Sous l’égide d’Alliance Santé, les opposants ont lancé l’attaque en mars dernier déjà, rappelant que la Suisse possède un des meilleurs systèmes de santé du monde et que l’étatisation qui prévaut dans certains pays engendre surtout une montagne de dettes. Dans ce camp, on trouve également H+, l’association des hôpitaux et cli­niques de Suisse.

Mardi à Berne, c’était au tour du comité des médecins pour la caisse publique de s’exprimer, lequel réunit plus de 400 profes­sionnels. Il a mis en évidence la bureaucratie engendrée par l’actuel système, composé de plus de 60 caisses maladie, leur chasse effrénée aux bons risques, leur approche qui «sape le principe de ­solidarité» et le risque que les assurés ne puissent plus choisir librement leur médecin si la Suisse n’adopte pas une caisse publique.

Mais pourquoi le corps médical est-il à ce point divisé? «C’est comme à l’armée. Parmi les soldats, vous trouvez des gens qui étaient pour le Gripen, d’autres qui étaient contre», résume Jacques de Haller, ancien président de la Fédération des médecins suisses (FMH), qui ne peut que constater que les fronts n’ont guère bougé. En 2007, la FMH avait déjà opté pour la liberté de vote à propos de l’initiative «Pour une caisse maladie unique et sociale». Même résultat cette année. Au terme d’un débat nourri, il n’a pas été possible de départager les 200 délégués présents.

Finalement, comme dans la population en général, le corps mé­dical ne partage pas toujours la même opinion politique, qu’il soit concerné ou non. Et, sur la caisse publique, s’ajoute une différence de sensibilité entre Alémaniques, moins étatistes, et Romands. «Dans le camp du non, on trouve surtout les médecins qui estiment que le libéralisme a aussi sa place dans le système de santé et peut le rendre plus efficient, ou encore ceux qui dépendent directement des assureurs parce qu’ils sont intégrés à un réseau de santé, poursuit Jacques de Haller. En face, les médecins partisans d’une caisse publique sont ceux qui ont une approche plus sociale de leur mission et s’inquiètent de voir des patients exfiltrés du système actuel parce qu’ils ne constituent pas de bons risques à couvrir.»

Pour Hans Stalder, ancien médecin en chef des Hôpitaux uni­versitaires de Genève (HUG), «tous les médecins sont suspicieux envers les caisses maladie, c’est même un classique dans la profession», déclare-t-il. Mais, selon lui, «certains craignent que ce ne soit encore pire avec une seule caisse, car elle pourrait imposer sa loi. Ce qui est faux. Dans un système de caisse publique, les médecins seraient des partenaires au même titre que les autorités», explique-t-il.

«Choix raisonnable»

Dans ce contexte, la liberté de vote prônée par la FMH mais aussi par Médecins de famille Suisse «est un choix raisonnable», estime Michel Matter, président de l’As­sociation des médecins du canton de Genève, qui fera clairement campagne pour le oui. «A Genève, un sondage a montré que 60% des médecins étaient pour, 10% défavorables et 30% indécis», indique-t-il.

La Société vaudoise de médecine va également s’engager. Elle a organisé une votation interne par correspondance auprès de ses membres; 60% d’entre eux ont ­déclaré soutenir l’initiative, 38% s’y opposent. Député vert’libéral ­vaudois et médecin, Jacques-André Haury n’est pas tendre avec cette majorité. Il estime que cette division reflète un «degré de maturité politique moindre» chez les partisans de l’initiative, «lesquels imputent trop facilement aux assureurs des griefs qui découlent plutôt de la loi sur l’assurance maladie».

Réplique de Michel Matter: «Les opposants ont tout simplement peur du changement. Parce qu’on n’a pas toutes les réponses sur le fonctionnement pratique d’une caisse publique et sur la période transitoire, ils préfèrent encore le statu quo, c’est-à-dire un système cynique qui nous prend pour des dindons.» Un point partout. Michel Matter préfère parler d’une «approche différente du corps médical» plutôt que de division ou de guerre des tranchées. Mais la campagne ne fait que commencer.