Inquiétude, colère et découragement. Les médecins hospitaliers sont partagés entre plusieurs sentiments après l’annonce du ministre de la Santé Alain Berset de réintroduire «au plus vite» un moratoire pour l’installation des spécialistes (LT du 25.10.2012). La mesure, qui ne vise pas les médecins de premier recours (généralistes, internistes et pédiatres), devrait entrer en vigueur durant le premier trimestre 2013 après son approbation par le parlement. Cela alors que le précédent moratoire, instauré en 2002 par Ruth Dreifuss, a été levé le 1er janvier dernier.

Au CHUV, à Lausanne, et aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG), les associations de médecins fustigent d’une seule voix «une mesure unilatérale et inappropriée». Frais émoulu président de l’Association des médecins d’institutions de Genève (AMIG), Alexis Zawodnik remet en cause les chiffres avancés par le Conseil fédéral: «Depuis le début de l’année, il y a une forte augmentation du nombre de demandes d’installation à Genève et dans d’autres villes. Mais avec la fin du moratoire, il y a eu un effet de rattrapage. Il est en outre impossible de savoir si la demande d’un code créancier (ndlr: condition indispensable pour pouvoir être remboursé par les caisses maladie) coïncide réellement avec l’installation en cabinet. Il n’y a aucun indicateur sur ce point.»

Président de l’Association suisse des médecins assistant-e-s et chef-fe-s de clinique section Vaud ­ (ASMAV), Julien Vaucher dénonce «une approche théorique». Selon lui, le coût de 500 000 francs par nouvelle installation avancé par Alain Berset est exagéré. «Il ne tient pas compte de l’évolution du métier, avec des médecins qui travaillent de plus en plus souvent à temps partiel. Le moratoire nie la problématique de l’évolution démographique. Le canton de Vaud comptera 100 000 habitants de plus en 2030. Il faudrait anticiper, pas faire l’autruche.»

Les praticiens concernés par le moratoire sont remontés mais prudents. Les médecins contactés par Le Temps ont demandé expressément que leur nom n’apparaisse pas: le projet d’installation en cabinet reste très souvent un sujet privé qu’on aborde à reculons entre collègues. Autre argument évoqué: la peur de passer pour «un syndicaliste» en posant dans le journal.

Détenteur d’un FMH en psychiatrie (formation post-graduée), Serge* aimerait s’installer à Genève. Il a fait une demande de code créancier en 2011 déjà. «Je ne sais pas exactement quand je vais me lancer, mais cela me laisse plus de liberté pour m’organiser. Je n’ai pas envie de me retrouver bloqué par un moratoire qui va sans doute être reconduit, comme ça a été le cas par le passé. Ma compagne vit à Genève depuis trente ans, nous avons de la famille ici. Nous n’avons pas envie de partir dans un autre canton.»

Samuel* possède deux FMH, un en médecine interne, l’autre en pneumologie. «Je souhaite m’installer comme pneumologue dans quatre ou cinq ans, c’est ce que j’ai toujours voulu faire. Je pourrais demander un code créancier, mais je risque de le perdre si je ne m’installe pas rapidement, selon le projet du Conseil fédéral.» Et pourquoi ne pas s’installer en médecine interne, discipline non concernée par le moratoire? «Avec deux titres de spécialiste, je ne pourrais pas le faire, même si je le souhaitais. Cela risque de bloquer pas mal de monde. Cette incertitude est désolante. On nous incite à nous former, puis on nous ferme la porte en nous disant: débrouillez-vous!»

Les médecins hospitaliers estiment qu’il est urgent de trouver une alternative concertée à la clause du besoin. La tâche pour Alain Berset n’est pas aisée: les Suisses ne veulent ni la suppression de l’obligation de contracter, ni la généralisation des réseaux de soins, deux solutions censées réguler l’offre médicale. Des projets qui ont été combattus par les médecins eux-mêmes.

Comment, dans ce contexte, sortir de l’impasse, avec des médecins européens de plus en plus nombreux à venir s’installer en Suisse? Julien Vaucher et Alexis Zawodnik plaident pour la mise en place d’observatoires cantonaux de la santé. «Cela permettrait d’avoir des chiffres fiables et de planifier sur le long terme les besoins réels selon les spécialités», indique le premier. «Aujour­d’hui, les chefs de service décident du nombre de médecins dont ils ont besoin pour faire tourner leur service, regrette Samuel. Ils le font souvent sans se soucier des besoins futurs. La formation n’est pas en adéquation avec les besoins.»

Pour une meilleure répartition des médecins, Alexis Zawodnik propose, comme d’autres, «la mise en place d’un fonds d’incitation». Généralistes et spécialistes recevraient des aides financières à l’installation dans les régions où la pénurie menace. Une mesure qui devrait être complétée par une régulation de l’afflux des médecins de l’UE. La Société suisse de chirurgie demande que l’installation en cabinet soit précédée d’un exercice «de trois ans au moins» de leur spécialité dans un hôpital suisse et «la maîtrise d’une langue nationale». La formation constitue un autre chantier riche en incertitudes. Confédération et cantons souhaitent former 300 médecins de plus par an à partir de 2018 pour un coût annuel de 56 millions de francs. Le financement reste à trouver. «Cela impliquerait d’avoir plus d’auditoires, plus d’enseignants et plus de labos, souligne Julien Vaucher. Et ce montant ne tient pas compte des coûts élevés de la formation post-graduée en hôpital. Avec la même question: où trouvera-t-on l’argent?»

* Prénoms fictifs

Le moratoire nie la problématique de l’évolution démographique