Ethique

Les médecins refusent d'ouvrir l'aide au suicide aux personnes non mourantes

Source de débats houleux au sein de la profession, l'assouplissement des critères d'accès à l'aide au suicide a finalement été rejeté

Fait rare, la Fédération des médecins suisses (FMH) a dit non aux nouvelles directives médico-éthiques de l’Académie suisse des sciences médicales (ASSM) sur la fin de vie. Les médecins n’ont pas voulu intégrer dans leur code de déontologie l’assouplissement des conditions d’accès au suicide médicalement assisté.

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Le changement proposé par cet organe scientifique, spécialiste des questions éthiques, était important. Selon les nouvelles directives, les médecins peuvent accompagner une démarche de mort volontaire à condition que le patient endure des «souffrances insupportables» dues à un handicap ou à une maladie. Jusqu'ici, elles ne l'admettaient que «lorsque la fin de vie est proche».

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C’est le critère de «souffrances intolérables» qui a cristallisé les oppositions les plus vives. «Cette formulation renvoie à une notion juridiquement indéterminée, qui apporte beaucoup d’incertitude pour le corps médical», indique la FMH, qui compte 40 000 membres. Michel Matter, vice-président, ne divulgue pas le résultat exact des décisions prises hier par les 200 membres de la Chambre médicale, mais précise que le refus a été «très large»: «Ce n’est pas un vote pour ou contre l’aide au suicide. Mais en faveur d’une meilleure protection des plus vulnérables.» 

Bertrand Kiefer médecin et rédacteur en chef de la Revue médicale suisse, y voit un signal clair contre une ouverture à l’assistance au suicide «hors des situations de fin de vie». Ce qui revient finalement à un statu quo: «une poignée de médecins continueront à collaborer avec les organisations d'aide au suicide, qui ne suivent pas le code de déontologie et admettent des patients non mourants».

S’adapter à un changement de société

Depuis la publication des nouvelles directives en mai dernier, plusieurs professionnels de la santé ont exprimé leur malaise. Ils redoutaient notamment une ouverture du suicide assisté pour les patients souffrant de troubles d’ordre psychiatriques, ou aux personnes âgées fatiguées de vivre, au risque de se trouver en porte-à-faux avec une démarche de prévention. «Si l’on retient les souffrances intolérables comme condition, une personne atteinte de bipolarité, par exemple, pourrait correspondre aux critères donnant accès à l’aide au suicide dans une phase de dépression», souligne Michel Matter. La FMH souhaite toutefois «tendre la main à l’ASSM» afin de trouver un terrain d’entente, ajoute son vice-président. 

L’ASSM a jugé nécessaire de réformer ses directives pour s’adapter à un changement de société: de plus en plus de personnes expriment le besoin de décider en toute autonomie de la dernière phase de leur vie. Samia Hurst, médecin et directrice de l’Institut éthique, histoire, humanités de la Faculté de médecine de l’Université de Genève (Unige), qui a contribué à rédiger ces nouveaux principes, regrette cette décision: «La notion de souffrance intolérable dérange car elle repose sur l’intime conviction du médecin, cette part de la médecine qui n’est pas mesurable ni quantifiable.»

L’éthicienne estime pourtant que l’ASSM a adopté «un socle de base solide». Parmi les autres conditions listées par l’académie scientifique figurent des échanges répétés et approfondis avec le patient, l’échec ou le refus de thérapies alternatives. «Ce nouveau cadre ne laisse pas le médecin démuni, au contraire, il apporte une nécessaire clarté dans les situations qui sortent du domaine de la fin de vie, que les anciennes directives laissaient dans l’ombre. Par exemple, un patient atteint d’un cancer, qui refuse de subir une nouvelle chimiothérapie et demande une aide au suicide sans être encore mourant. L’aide au suicide est par ailleurs un droit-liberté: chaque médecin peut refuser cet acte, sans avoir à se justifier.»

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