A l'Association des médecins du canton de Genève (AMG), on parle d'une «coutume», semble-t-il unique en Suisse. Alors qu'ailleurs, le médecin à la retraite renonce à voir ses activités occasionnelles remboursées, au bout du Léman, il n'y est pas forcé. Une tradition sans conséquence, du moins jusqu'à l'entrée en vigueur du moratoire sur l'ouverture des cabinets médicaux, il y a tout juste un an. Depuis ce jour, chaque place compte, et pour chaque retraité qui conserve son droit de pratiquer, c'est un jeune médecin qui est contraint d'attendre pour voir ses activités remboursées par l'assurance de base.

En effet, tout praticien se voit attribuer un numéro auprès du concordat des assureurs Santésuisse, qui permet à ses patients de se faire rembourser prestations et prescriptions. S'il part à la retraite, un nouveau médecin peut obtenir un numéro dans le canton. Son prédécesseur peut conserver le sien, mais celui-ci ne permet plus que le remboursement des prescriptions à son usage personnel. Toutefois, en dissociant l'autorisation de pratiquer de l'installation, Genève permet à ses médecins fermant boutique de contourner ce changement.

Invoquant la solidarité avec la génération montante, l'AMG a donc écrit en avril dernier à 200 de ses membres «ayant cessé toute activité en cabinet»: «Après avoir examiné quelle était la situation des membres passifs de l'Association des médecins du canton de Genève, nous avons constaté que nombre d'entre eux ont encore auprès de Santésuisse leur numéro de concordat.» Après avoir rappelé les nouvelles conditions imposées par l'ordonnance fédérale, elle priait ces praticiens de communiquer par courrier recommandé leur retrait de toute activité à charge de l'assurance: «Vous conserverez donc dans cette occurrence votre droit de pratique, mais vous n'aurez plus l'autorisation d'établir des factures remboursées par l'assureur social.»

Si une cinquantaine des praticiens concernés «ont joué le jeu de renoncer à ce qui est considéré comme un privilège», selon les termes du secrétaire général de l'AMG, Jean-Marc Guinchard, une poignée d'irréductibles persistent à refuser ce sacrifice, malgré un deuxième courrier de l'AMG adressé le 30 mai. Un spécialiste qui a officiellement cessé ses activités depuis quelques mois justifie cette position: «Cela fait près de trente ans que je m'occupe d'un cas extrêmement lourd. Au moment où j'ai pris ma retraite, ce patient m'a demandé si je pouvais continuer à le suivre pour tout ce qui relevait de ma spécialité, laissant le reste à son généraliste. Je ne peux pas briser ce lien de confiance. D'autant que ma spécialité ne figure pas parmi les plus prisées par la relève.» Un collègue concède que des raisons économiques entrent aussi en ligne de compte: «Le fait de s'occuper de sa propre santé et de celle d'un cercle de proches réduit aussi les coûts. Par ailleurs, en situation de besoin, je souhaiterais pouvoir renouer avec l'exercice plus intense de ma profession.» Une attitude que nombre de leurs confrères agacés n'hésitent pas à qualifier «d'égoïste» du point de vue de la clause du besoin. Sans compter «qu'à partir d'un certain âge, la pratique peut devenir dangereuse».

Mais de gré ou de force, cette «coutume» genevoise pourrait bientôt appartenir au passé et ce particularisme être sérieusement menacé par la profonde réforme du dispositif législatif qui se dessine au sein du Département cantonal de l'action sociale et de la santé (DASS). «L'introduction du moratoire sur l'ouverture de nouveaux cabinets médicaux aura obligé le canton à accélérer sa réflexion sur ce point et nous pousser à faire un état des lieux du nombre de médecins par spécialité», relève Pierre-Antoine Gobet, directeur de cabinet au DASS. Une occasion aussi de mettre davantage d'ordre dans «le patchwork de lois existantes» et de favoriser l'harmonisation des pratiques avec celles en vigueur dans la plupart des autres cantons. Afin que, «en toute logique, le droit de pratiquer soit véritablement lié à l'existence d'une pratique», espère le patron du DASS, Pierre-François Unger.