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Les médias et le climat, un réveil tardif?

Les rédactions ont-elles sous-estimé leur rôle dans la transition écologique? Ont-elles été trop frileuses dans le traitement des enjeux environnementaux? Une remise en question est esquissée. Mais aucun mea culpa n’est prononcé

Economie, politique, société, culture, sport, sciences: les enjeux écologiques traversent toutes les strates de notre société. Comment passer de l’analyse à l’action? Quelle est la part de décisions individuelles et celles qui relèvent de choix politiques? Pourquoi la complexité du défi ne doit pas nous décourager?

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Semaine du 28 août 2014. L’Hebdo publie son 35e numéro de l’année. Sa une se réfère au dossier consacré à l’exploitation du gaz de schiste. Un sujet qui «divise l’Europe» et que le journaliste Philippe Le Bé dissèque sur neuf pages. «Agir comme si le changement climatique, aggravé par l’exploitation des énergies fossiles, n’existait pas risque d’avoir de redoutables conséquences sur la vie des générations futures», conclut-il.

Dans le même numéro, l’éditorial signé par Alain Jeannet, le rédacteur en chef de l’hebdomadaire désormais disparu, donne un ton tout autre. Titré «L’avenir passe (aussi) par le gaz de schiste», il met en évidence les «milliers d’emplois créés» grâce à cette ressource, questionne l’utilité du principe de précaution et met en garde contre une «interprétation trop dogmatique» du sujet.

Le constat est clair: le sujet du climat a aussi divisé les rédactions. Alors que certains s’alarmaient, d’autres craignaient un discours trop militant, trop effrayant, voir trop déstabilisant. La peur d’ennuyer le lectorat en le moralisant freinait aussi les ardeurs des journalistes inquiets. Et sans compter sur les considérations personnelles de chacun quant à la véracité des faits avancés. «Ça n’intéresse pas le lecteur» était souvent un argument avancé en séance de rédaction. Cela renvoyait le sujet en pied de page.

Lireun billet de blog de Philippe Le Bé de 2014.

«Un manque de connaissance journalistique»

Si les journalistes, passeurs d’informations, ont mis du temps à définir l’urgence climatique, comment imaginer que la société dans son ensemble en prenne conscience? Est-ce la raison pour laquelle ces discours ont mis des décennies à être entendus? L’heure semble être à la remise en question. Les médias doivent-ils aussi procéder à cette étape? Pas qu’ils n’aient pas fait leur travail: aussi loin que remonte la mémoire des personnes interrogées, les journaux, la télévision, la radio ont de tout temps évoqué ces sujets. «Nous n’avions toutefois pas trouvé la bonne manière ni le bon moment pour que la thématique soit reconnue à sa juste valeur», relève Mario Fossati, rédacteur en chef de l’unité Magazines et Société de la RTS.

Alain Jeannet, désormais responsable des événements pour Le Temps et les publications de Ringier Axel Springer Suisse, avance de son côté: «Il y a eu pendant longtemps un manque de connaissance journalistique. Mais maintenant qu’il y a un consensus scientifique autour de la question, une vraie prise de conscience s’opère autant dans les milieux politiques qu’économiques.»

Selon l’ancien rédacteur en chef, la présentation d’opinions contradictoires au sein de l’édition du 28 août 2014 est née d’un commun accord. «Nous voulions illustrer le débat», se remémore-t-il quatre ans et demi plus tard. Philippe Le Bé n’est quant à lui pas tout à fait d’accord. Il commente: «Il n’y a pas beaucoup de rédacteurs en chef qui aient une conscience environnementale authentique. Dans les séances de rédaction, j’avais souvent l’impression que ce qui était essentiel à mes yeux ne l’était pas à ceux des autres.»

Journaliste économique à l’ATS, à Radio Suisse Internationale puis à L’Hebdo, ce désormais retraité a vu croître sa sensibilité à l’environnement au fil de sa carrière. Plus il en apprenait, plus il voyait son inquiétude grandir. Jamais il n’a été empêché d’écrire sur les sujets qui lui tenaient à cœur. Mais souvent il s’est senti seul.

Une caisse de résonance

«Peut-être n’avons-nous pas été suffisamment précurseurs, reconnaît Alain Jeannet. Les médias n’en font sans doute pas assez. Pas assez bien. Dans ce cas précis, il faut de l’engagement et de la créativité.» Du côté du journal fribourgeois La Liberté, Magalie Goumaz, sa rédactrice en chef adjointe, n’envisage aucun mea culpa de sa profession: «Le thème du climat est présent depuis des années dans nos pages et nous avons déjà fait deux numéros spéciaux à ce sujet. Nous l’approchons selon une méthode journalistique, en donnant la parole à tous les courants, en confrontant les opinions, et en relayant les informations d’intérêt général. Nous devons conserver notre regard critique. Car nous ne sommes en aucun cas des militants.»

Le dessinateur de presse Patrick Chappatte illustre la crise environnementale depuis ses débuts de carrière. «Avec la médiatisation de Greta Thunberg, il y a toutefois eu un retour spectaculaire de ce sujet dans les médias.» On ose reposer la question: pourquoi seulement maintenant? «Il faut garder à l’esprit qu’ils forment une caisse de résonance et n’ont tendance à agir que lorsque le sujet identifié est considéré comme important.»

Une lettre ouverte des grévistes du climat: Maintenant ou jamais, sauvons la planète!

Mario Fossati ajoute: «Pour qu’un discours soit entendu, il faut que la société soit prête à l’écouter.» Lui-même fait partie du groupe de journalistes de la SSR à l’origine de l’opération «Mission B» qui vise à mobiliser les Suisses pour la biodiversité. «Les gens demandent des solutions concrètes, c’est du devoir des médias d’en présenter et de fédérer des personnes autour de projets.» Est-il dès lors militant ou journaliste? «Le journalisme devient intéressant lorsqu’il prend le risque d’être dans la marge, répond-il. Notre responsabilité est avant tout de bien accompagner le mouvement.»

Oser prendre des risques

Philosophe et économiste à l’Université de Lausanne, Sophie Swaton a un avis plus tranché. Elle considère que les médias n’en ont pas fait assez jusqu’à maintenant. «Leur mission d’impartialité, considérant le climat comme un objet politique, a desservi la cause. Par ce fait, ils ont pendant longtemps relayé le discours de climatosceptiques. Cela peut se comprendre, car il y a un côté rassurant à se dire que les discours alarmistes sont faux et qu’une solution peut être trouvée. Même les journalistes ont envie de penser cela.»

Lire aussi: Sophie Swaton: «La planète arrive à un point de rupture»

Bien que critique, Sophie Swaton compte sur les médias: «Sans eux, il n’y aura pas de transition écologique. Ils se réveillent aujourd’hui. C’est réjouissant. Ils devront être rigoureux et vigilants. Leur engagement se fera dans la durée et dans leur manière d’oser prendre des risques.»

Julien Perrot: «Les personnes sont de plus en plus déconnectées de la nature»

Désormais, l’expression «urgence climatique» fait l’unanimité. Voilà pourtant plus de trente ans que Julien Perrot s’en est rendu compte et en témoigne dans sa revue La Salamandre, qu’il a créée en 1983. «Si le délai a été si long pour que les consciences se réveillent, c’est sans doute parce que ceux qui sont au courant de l’urgence ne sont pas d’assez grands communicateurs. Il faut aussi se rendre à l’évidence: les personnes sont de plus en plus déconnectées de la nature. Elles se sentent moins concernées.»

Cela ne fait aucun doute pour le rédacteur en chef de La Salamandre: le mouvement, par la force des choses, ne peut que perdurer. «Mais le fait que les médias mainstream s’alarment aujourd’hui est la preuve que l’urgence est totale.»


Le défi environnement faisant partie des causes définies par Le Temps pour ses 20 ans, cet article est offert en libre accès et sous licence «Creative commons». Retrouvez tous nos articles et vidéos sur le sujet.

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