Burston-Marsteller, le géant mondial des relations publiques, est un peu le champion des causes désespérées. On a vu cette entreprise américaine tenter de redorer l'image de l'Indonésie de Suharto ou de l'industrie européenne du bœuf après la crise de la vache folle. En Suisse, Burston-Marsteller vient de reprendre du service, pour le compte cette fois de la prospère industrie pharmaceutique nationale (18 milliards de francs d'exportations en 1998). Sa mission: édulcorer le plus possible le projet de libéralisation de l'importation de médicaments, pourtant approuvé sans opposition par le parlement à l'automne dernier.

Emanant du conseiller national Rudolf Strahm (PS/BE), l'initiative parlementaire demande que tous les médicaments autorisés en Suisse puissent être importés librement. Actuellement, les autorités sanitaires n'autorisent qu'une seule firme à vendre un produit donné sur le marché suisse. Novartis, par exemple, est la seule entreprise à pouvoir vendre du Voltarène. Cette pratique permet aux fabricants de pratiquer des prix bien plus élevés en Suisse que dans le reste de l'Europe. Selon Rudolf Strahm, consommateurs et caisses maladies paient chaque année un milliard de francs en trop en raison de cette protection du marché, évalué à plus de 4 milliards de francs par an – un chiffre jugé «réaliste» par la surveillance des prix. En automne, pas le moindre politicien n'avait osé contester le bien-fondé de l'initiative Strahm. Mais depuis, l'industrie chimique s'est aperçue que ce texte risquait de porter un rude coup à son chiffre d'affaires – les pertes devraient se chiffrer à plusieurs dizaines de millions de francs par an au minimum. Interpharma, organe faîtier de la pharmaceutique, a sorti le grand jeu: lettre personnelle à tous les parlementaires, dîner offert dans un grand hôtel de la ville fédérale… et «conseil politique» prodigué par Burston-Marsteller, même si, selon Interpharma, aucun contrat formel de lobbying ne lie les producteurs de médicaments à la filiale suisse de l'entreprise américaine. Arguments des producteurs: la protection de la propriété intellectuelle est menacée et la Suisse ne peut pas libéraliser unilatéralement alors que les Etats-Unis et l'Union européenne protègent toujours leur marché.

Travail de persuasion

Ce travail de persuasion est en train de porter ses fruits. Lundi, la majorité bourgeoise de la commission de l'économie et des redevances du Conseil national a exprimé de nombreuses réserves envers le projet de libéralisation: «Nous n'avons pas assez étudié le problème», explique Samuel Schmid (UDC/BE). Des poids lourds proches de l'industrie chimique – Christoph Blocher (UDC/ZH), Jean-Pierre Bonny (PRD/BE) – ont pris la parole pour critiquer l'initiative Strahm. Des auditions de toutes les parties concernées devront avoir lieu et la commission de la concurrence devra faire des propositions. «Leur tactique consiste à gagner du temps pour enterrer le projet», analyse Rudolf Strahm.

Commentaire d'un fonctionnaire proche du dossier sur les événements en cours: «La grande industrie a longtemps négligé les parlementaires parce qu'elle les jugeait inoffensifs. Elle s'est aperçue de son erreur et tente aujourd'hui de rattraper le coup.»