Il y a chez tout journaliste de télévision un peu de la cruauté du chat jouant avec un malheureux moineau. Considérons avec quelle délectation le 19h30 de la RTS s’est plu à repasser à deux reprises cette semaine les tourments infligés au candidat UDC Guy Parmelin, handicapé par ses faibles connaissances en anglais.

A vrai dire, il y avait moins de cruauté dans le piège tendu par le journaliste pour obtenir une phrase dans la langue de Margaret Thatcher que dans l’œil implacable de la caméra. Soudain l’insuffisance linguistique du sympathique candidat vaudois a semblé éclipsée par ce qu’il représentait: une classe en voie de disparition. Celles des miliciens arrivés au faîte de leur carrière à force de patience, de discipline partisane et d’habileté à gravir un à un tous les échelons du système. Des élus méritants, mais limités par une culture politique morcelée, cloisonnée, décalée face à la société des interconnections et de l’immédiateté

Car la nouvelle génération qui a débarqué depuis quatre ans au Parlement ringardise ses pères. Ils ou elles sont 18 qui ont moins de quarante ans au Conseil national. Toutes et tous bien formés, passés par les universités, bardés de diplômes, souvent en droit, parlant évidemment plus couramment l’anglais que le français ou l’allemand. Ils bûchent, elles potassent, ils et elles savent capter les micros et les smartphones, squattent les réseaux sociaux, sont rapides, ambitieux. Peu d’entre eux ont patiemment attendu à l’échelon communal ou cantonal que leurs aînés leur ouvrent la carrière. Tous ont brûlé les étapes. Leur seul métier, mais aussi l’outil de leur réussite, c’est la politique.

Même s’il est le favori à la course au Conseil fédéral, leur archétype, aujourd’hui, ce n’est pas Thomas Aeschi, 36 ans, diplômé en économie de Saint-Gall et titulaire d’un master de Harvard. Lui aussi n’a qu’à peine siégé au parlement de son canton. Malgré ses compétences et son ambition, il reste prisonnier d’un système de pensée anachronique. Celui du maître idéologue Christoph Blocher avec son monde en noir et blanc, ses certitudes et ses haines. 

Celui qui incarne la réussite de cette nouvelle génération, c’est Alain Berset, élu au Conseil des Etats à 31 ans et au Conseil fédéral l’année de ses 40 ans. Le projet de réforme de la prévoyance vieillesse en dit assez sur son style : technocratique, orienté solutions, déterminé, peu soucieux des idéologies ou des catéchismes. Il va vite, décloisonne les problèmes et interconnecte les solutions.

La question pour lui est moins de se battre pour des valeurs, si déterminantes dans la culture de gauche, que d’obtenir des résultats. Il n’hésite pas à se mettre à dos la base de son parti avec l’âge de la retraite des femmes  pour sauver l’essentiel à ses yeux, le maintien pour tous d’un niveau de retraite décent dans les décennies à venir.

Se démultiplier sur les réseaux sociaux, parler l’anglais, maîtriser les subtilités des nouvelles politiques de gestion ne signifie toujours pas que la nouvelle génération ait la capacité de sortir de la médiocrité générale. On cherche ses idées. Le système de directoire à sept chefs égaux et notre culture terre-à-terre ont horreur des débats et des têtes qui dépassent. Des Kurt Furgler et des Pascal Couchepin qui pensent l’Etat. Bien avant Helmut Schmidt, feu le chancelier Smoky, nous avions inventé sa devise: «Celui qui a des visions doit consulter un oculiste".