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Arlette Baud devant un orgue de fête foraine, l'une des pièces maîtresses de la collection Baud.   
© Thierry Porchet pour Le Temps

Jura vaudois

Pour que la mélodie des automates ne s’arrête pas

Il y a aujourd’hui urgence. La commune de Sainte-Croix a jusqu’à la fin de l’année pour trouver 2 millions de francs afin de racheter la collection du Musée Baud, avant qu’elle ne soit vendue à l’étranger. Retour sur l’une des plus belles pages de l’histoire de cette «Silicon Valley» de la mécanique de précision

Ce récit commence comme une fable. Il débute par l’histoire de trois frères, Frédy, Robert et Auguste Baud. Nous sommes en 1946 à L’Auberson, un village-rue comme on dit, perché à 1100 mètres d’altitude sur le plateau des Planches, non loin de Sainte-Croix. Dans cet arc jurassien mi-campagnard mi-industriel, en période d’après-guerre, les Baud, qui gèrent ensemble une exploitation agricole, doivent se diversifier. Ils s’associent alors pour ouvrir un atelier de réparation de boîtes à musique. Une passion commune et le point de départ d’une saga familiale.

Quelques années plus tard, au retour d’une exposition «Montres et bijoux» présentée à Genève, où leurs pièces ont suscité un engouement certain parmi les visiteurs lémaniques, les frères Baud ont l’idée d’exposer leur travail. Le 2 octobre 1955, dans leur village de L’Auberson, face aux pâturages, ils inaugurent leur musée dans une baraque démontable en bois de 21 mètres sur 6. Un article de la Gazette de Lausanne rapporte alors qu’il s’agit, dans le domaine de la musique mécanique, «de la seule collection en Europe à pouvoir être visitée par le public». Au fil des ans, le musée va s’agrandir. Sa renommée va rapidement dépasser les frontières du pays.

Un automate pour Madame de Staël

Durant trois générations, dans ce hameau des confins du canton de Vaud, la famille Baud va petit à petit rassembler une incroyable collection, faite de boîtes à musique, d’orchestrions, d’oiseaux chanteurs, de gramophones. Certaines pièces sont rarissimes, voire uniques. Il y a ce gigantesque orgue de fête foraine parisien de 1900 ou cet automate représentant deux musiciens de 1,20 mètre fabriqué aux environs de 1810 spécialement pour Madame de Staël. Mais ce patrimoine est aujourd’hui en danger.

Les héritiers de la famille, Arlette Baud et son cousin Michel Bourgoz, ne trouvent pas de successeur. Ce musée est un sacerdoce. «Nous n’avons jamais gagné le moindre argent avec, reconnaît Arlette Baud. Nous avons toujours vécu grâce à l’atelier de réparation de boîtes à musique.» Les temps sont aussi durs pour l’institution, qui se bat depuis des années pour sa survie. Le charme suranné des automates séduit moins. De 40 000 visiteurs par année il y a encore vingt ans, la fréquentation a baissé à 10 000. A l’heure des musées-parcs d’attraction tel le Chaplin’s World à Corsier-sur-Vevey, difficile d’attirer les familles dans ce lieu totalement hors du temps, décentré, avec une démonstration du dénommé «célèbre Accordeo Boy», l’automate accordéoniste dont les traits sont inspirés de ceux de Tino Rossi jeune. Enchanteur mais quelque peu désuet.

Collection expertisée à 2,4 millions

Surtout, Arlette Baud est âgée de 77 ans. «Cette collection est mon unique 2e pilier», concède-t-elle. Malgré son attachement pour ces objets auxquels elle a consacré sa vie, elle a décidé de les vendre. Les 240 pièces sont estimées à une somme totale de 2,4 millions de francs. L’Office fédéral de la culture parle d’une «collection emblématique suisse dont la renommée est unique en son genre».

Pour la commune de Sainte-Croix, il est tout de suite apparu comme une évidence qu’il fallait que ces automates demeurent sur le Balcon du Jura. «Ils sont les témoins de notre passé industriel et de notre savoir-faire, ils sont notre patrimoine», justifie le syndic Franklin Thévenaz. En 2017, une convention est donc signée en vue d’un rachat. Cette acquisition permettrait à la ville de faire aboutir son projet de réunir sur un seul site les trois musées de la région: le Musée Baud, le Centre international de la mécanique d’art (CIMA) et le Musée des arts et sciences (MAS). Le tout dans un nouvel espace à la muséographie moderne dont l’ouverture est escomptée en 2021.

Mais même si les héritiers Baud ont accepté de faire un geste, baissant le prix de vente à 2 millions de francs, Sainte-Croix peine à réunir l’argent. Plus d’une centaine d’entreprises privées, quelque cinquante fondations, une quarantaine de familles fortunées ont été contactées. Une opération de crowdfunding a également été organisée. «Pour le moment, au total, nous n’avons récolté que 137 000 francs, auxquels s’ajoutent des promesses à hauteur de 100 000 francs», se désole Séverine Gueissaz, membre du conseil de fondation du CIMA. On est donc très loin du compte.

Sentiment d’immanence

«Nous recevons beaucoup d’encouragements, mais guère plus, c’est frustrant», poursuit Séverine Gueissaz. Les collectivités publiques, canton et Confédération, n’entrent pas en matière. Quant aux privés, l’intérêt est poli. Les autorités de la cité industrielle nord-vaudoise paient peut-être aussi un manque de réseau et une retenue toute montagnarde dans leur recherche de fonds. «Il règne également comme un sentiment d’immanence où, dans le fond, tout le monde est persuadé qu’une solution sera trouvée et que la collection ne peut que rester ici», observe Franklin Thévenaz.

Pourtant le temps presse. La convention liant les propriétaires de la collection et Sainte-Croix, arrivée une première fois à échéance en juin dernier, a été prolongée jusqu’à la fin de l’année. Le risque de voir les pièces éparpillées aux quatre vents est bien réel. Une société de vente aux enchères américaine a manifesté son intérêt de racheter l’ensemble. «Une éventuelle perte des objets du Musée Baud serait un drame pour notre région, insiste encore Séverine Gueissaz. Nous en sommes au point où nous lançons un cri d’alarme.»

La perte de la collection Reuge

L’affaire est sensible. Sainte-Croix est encore marquée par la perte de la fabuleuse collection Guido et Jacqueline Reuge, du nom du réputé fabricant de boîtes à musique. Elle était considérée comme l’une des dix plus belles du monde consacrées à la musique mécanique. Faute d’un repreneur suisse, ce trésor du patrimoine romand a été entièrement vendu en 1996 à des industriels japonais qui le présentent au Guido Reuge Museum à Kyoto. Ce sont donc 800 pièces rarissimes, dont certaines avaient été exposées au Louvre à Paris, qui ont définitivement quitté la Suisse. Et notamment la toute première boîte à musique, imaginée en 1796 par l’horloger genevois Antoine Favre et qui joue l’air J’ai du bon tabac dans ma tabatière.

Les années 1990 ont également été synonymes d’un autre coup dur pour les musées de Sainte-Croix. Grâce à l’engagement du conseiller fédéral soleurois Otto Stich, la Confédération avait alors débloqué un crédit de 14 millions de francs et accordé une reconnaissance nationale au Musée des automates à musique de Seewen, commune entre Soleure et Bâle, une institution créée autour de la collection privée d’un certain Heinrich Weiss. Ce geste est vécu par la région de Sainte-Croix comme une trahison. En janvier 1995, une délégation descend à Berne munie d’une pétition comprenant 15 000 paraphes pour demander la réciprocité à la conseillère fédérale Ruth Dreifuss. En vain.

Industrialisation de la boîte à musique

Les Nord-Vaudois craignent que cette reconnaissance accordée au musée soleurois ne «déplace artificiellement un centre culturel et industriel du pays où il a pris son essor vers une région où il n’y a aucune tradition ni identité». Car bien que la boîte à musique ait été créée à Genève, puis fabriquée à la vallée de Joux et à Montbéliard, dans le Doubs français, c’est véritablement Sainte-Croix qui va lancer son industrialisation. «Dès 1810, la ville va se spécialiser dans la boîte à musique, se distinguant ainsi des autres centres de production horlogère de l’arc jurassien», relate l’historien Christian Schülé.

En 1865, la commune compte pas moins de 29 manufactures de boîtes à musique, fabriquant quelque 60 000 pièces par année et employant près de 600 personnes. «La production était écoulée dans le monde entier, aux Etats-Unis, en Inde, jusqu’en Australie, poursuit Christian Schülé. Au XIXe siècle, les boîtes à musique sont très populaires et la renommée de Sainte-Croix est importante à l’étranger.» Et cela jusqu’à ce que l’invention du phonographe, qui permet de reproduire la voix humaine, puis les soubresauts de la Première Guerre mondiale, n’éclipsent la musique mécanique.

«Silicon Valley» de la mécanique de précision

Dès lors, les industriels vont se réinventer, ouvrant un nouvel âge d’or où Sainte-Croix deviendra «la Silicon Valley de la mécanique de précision», selon l’une des expressions favorites de son syndic Franklin Thévenaz. Et ce n’est pas une boutade. En 1929, par exemple, les ingénieurs des usines Reuge créent les fixations de ski modernes, les fameuses Kandahar, qui libèrent enfin le talon du skieur. Une invention qui séduira rapidement l’Europe et l’Amérique du Nord, grâce notamment à de vastes campagnes de publicité pour lesquelles l’industriel Guido Reuge s’offrira les services d’une des stars de l’époque, le Norvégien Birger Ruud (double champion olympique en 1932 et 1936).

C’est encore des manufactures du Balcon du Jura que sortiront quelques-uns des plus beaux fleurons de l’industrie romande: les tourne-disques Thorens, les machines à écrire Hermes ou les caméras Bolex – orgueil de toute une région –, qui connaîtront une renommée internationale. Mais cette période faste prendra brutalement fin dans les années 1970, lorsque les usines nord-vaudoises se retrouveront déclassées par les bouleversements de l’électronique et de l’informatique. Durablement frappée par la crise, Sainte-Croix verra en quelques mois à peine sa population amputée de moitié, passant de 8000 habitants à 4000, à tel point que la commune vendra même ses feux de signalisation, devenus inutiles, à Pully.

Cinquante ans plus tard, c’est le souvenir de ce riche passé que Sainte-Croix tente de sauver en voulant racheter la collection Baud. Afin d’éviter que ces merveilleuses mécaniques de précision, déjà cantonnées aux musées, ne disparaissent pas complètement.

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