Le formidable coup de tonnerre qui a déchiré l'air samedi à 13 h 05 n'aura pas réussi à sortir Iseltwald de son hibernation. Dans le village de pêcheurs de l'Oberland bernois, endormi au bord d'une crique du lac de Brienz, à quelques minutes d'Interlaken, les volets des nombreux chalets de villégiature et hôtels centenaires demeurent clos. Seul le Strandhotel est animé par un va-et-vient inhabituel de 4X4 et d'hommes en uniforme de toutes sortes. Et pour cause. C'est ici que se réunit régulièrement depuis samedi la cellule de crise mise sur pied suite à l'effondrement de 375 tonnes de falaise calcaire, à 600 mètres au-dessus des toitures enneigées du bourg, en surplomb du tunnel de Chüebalm, sur l'autoroute A8.

L'éboulement a ravagé une partie de la forêt de protection, mais heureusement épargné hommes et habitations. Un miracle, selon le président de la commune d'Iseltwald, Fritz Abegglen. «Nous rions d'un œil, et pleurons de l'autre. Car nous avons réellement eu beaucoup de chance, même si la quantité de travail à entreprendre maintenant est énorme.» Seize habitants ont été évacués et hébergés par des amis ou des parents. Pour l'heure, Fritz Abegglen ignore quand ils pourront regagner leur foyer, bien qu'il espère que ce soit avant le printemps.

A 300 mètres au-dessus des maisons désormais vides, le tunnel de Chüebalm a eu moins de chance. Un bloc de rocher a éventré le plafond de l'ouvrage créant un trou béant de quelque 6 mètres de diamètre. Les éboulis ont pratiquement comblé le tunnel sur une quinzaine de mètres de longueur.

Bâti dans les années 80, l'ouvrage en béton armé était pourtant doté d'une épaisse couche spéciale de matériel amortissant. De quoi résister aux éboulements, glissements de terrain ou chutes de pierres particulièrement fréquents dans cette vallée de l'Oberland bernois, classée par les spécialistes des risques naturels comme l'une des plus exposées du pays.

Mais le plafond du Chüebalm a cédé sous le choc. Du jamais vu de mémoire d'expert, assure le géologue indépendant Marc Wenger, ni en Suisse, ni même ailleurs en Europe: «Un bloc de rocher est probablement tombé au point le plus sensible du tunnel, là où le tube de béton dessine un léger virage et entre en contact avec la paroi rocheuse. Il faut encore imaginer qu'il est tombé d'une hauteur de 80 mètres, sans heurter la montagne et donc sans friction, ce qui aurait pu le ralentir. La combinaison de ces deux éléments expliquerait ce trou rond, semblable à celui que ferait la balle d'un fusil. Malgré toutes nos mesures sur le terrain et tous nos modèles informatiques, nous n'avions pas prévu ce scénario. La probabilité qu'il se produise était arithmétiquement proche de zéro.»

Pourtant, l'ingénieur et son équipe étaient sur le qui-vive depuis plusieurs jours. En effet, une première chute de pierres s'était produite exactement au même point le 29 décembre, suivie d'un second éboulement le 31. Inquiètes, les autorités communales avaient aussitôt fait appel à Marc Wenger. Car l'ingénieur connaît les roches de la région comme sa poche: il est l'auteur de la carte des risques géologiques de la commune, dressée dès 1996, lorsque 1500m3 de montagne étaient tombés et avaient mis hors d'état la piscine communale. Samedi dernier, à 13 h 30, le géologue avait relevé des données sur une portion de falaise particulièrement instable. Il avait l'intention de faire un peu plus tard dans l'après-midi une deuxième série de mesures, histoire de confirmer le danger qu'il pressentait imminent. Ses instruments étaient posés lorsqu'une partie du bloc sous surveillance s'est effondrée. «Nous n'avons eu aucun temps de réaction», se désole le géologue.

S'il est encore trop tôt pour évaluer le montant des dégâts et le délai qu'il faudra pour rouvrir l'A8, fermée à la circulation depuis samedi entre Interlaken et Iseltwald (le trafic de transit ayant été détourné sur la route cantonale, sur la rive nord du lac de Brienz), la priorité à l'heure actuelle reste la sécurité. Lundi soir, la cellule de crise prenait la décision de dynamiter la paroi, quitte à sacrifier ce qui subsiste du tunnel de Chüebalm. Les explosifs seront placés par hélicoptère, car, en l'état, aucun être humain ne doit s'approcher de la zone sinistrée sans avoir la certitude de pouvoir se sauver dans les 10 secondes en cas de danger.