Ce fut un crime sauvage. Lundi soir, les agresseurs de l'horloger Jean-Pierre Mathys avaient décidé de tuer. Agé de 62 ans, il tenait boutique dans une petite rue de la zone piétonne, la rue des Poteaux. Des coups mortels lui ont été portés au thorax, près du cœur et dans le foie parce qu'il ne voulait pas donner la caisse qui contenait quelques milliers de francs seulement. Avant de tomber dans le coma et de mourir pendant la nuit à l'hôpital, Jean-Pierre Mathys avait pu livrer le signalement d'un des braqueurs. Hier, quelques heures avant que les derniers hommages ne soient rendus au défunt dans le temple de Saint-Blaise, la police a annoncé l'arrestation de six personnes, des Turcs établis à Neuchâtel. Les auteurs présumés de cet assassinat crapuleux sont âgés de 15 et 18 ans…

«Nous avons arrêté les agresseurs et les présumés complices mercredi à 13 h 30, soit quarante heures après l'assassinat», précise Olivier Guéniat, directeur de la police de sûreté. Il ajoute que quelque trente policiers ont participé à l'enquête menée par le juge d'instruction Claude Nicati. Des policiers très motivés «car l'émotion était forte à Neuchâtel». Depuis mardi, la population déposait des bouquets de fleurs devant la bijouterie et une main anonyme avait fixé sur la porte d'entrée une pancarte dont le texte soigneusement calligraphié en deux couleurs proclamait: «Châtiment aux tueurs». Jeudi, les commerçants du CID (Commerce indépendant de détail) s'étaient réunis devant le magasin pour une manifestation silencieuse qui a duré un quart d'heure.

«Ce qui m'énerve par-dessus tout, c'est que ces gens sont connus des services de police», tempête Pierre Walder, le président du CID, encore sous le coup de l'émotion. Il ajoute: «On les appréhende, puis on les relâche. Je dénonce le laxisme de notre justice qui ne les expulse pas.» Les Turcs jouissaient d'un permis d'établissement de type B ou C et les mineurs résidaient à Neuchâtel dans le cadre du regroupement familial.

Certaines des personnes appréhendées avaient un casier judiciaire impressionnant qui comprenait du brigandage, des voies de fait, des vols et du recel. Les deux jeunes soupçonnés de meurtre étaient très connus de l'autorité tutélaire. L'un d'eux est passé aux aveux, en reconnaissant avoir participé à l'agression fatale. Un «couteau papillon», interdit en Suisse depuis le début de l'année, a été utilisé. En procédant à une perquisition au domicile des personnes incarcérées, la police a découvert des menottes, des cagoules et un revolver…

Ce crime s'est produit alors que Neuchâtel vient de fêter les vingt ans de sa zone piétonne. La coïncidence est tragique et l'événement a fortement marqué la population, mais ce n'est pas le premier. Il y a deux ans, le «gorille» d'un restaurant de nuit avait été abattu aux petites heures du matin et son agresseur, poursuivi par la police, se donna la mort au cœur de la ville. Récemment, un jeune «souffrant de troubles psychiques» a lancé des pierres sur une quinzaine de vitrines. La police l'a arrêté, puis relâché. Insolvable, il ne pourra pas rembourser les dégâts. Aux commerçants de payer la facture.

La délinquance juvénile en augmentation

La délinquance des jeunes, quelle que soit leur nationalité, inquiète la police cantonale dont le rapport 1998 rappelle que «l'accroissement des coups et blessures commis par des mineurs représente plus de 60% par rapport à l'année précédente». De même, le nombre des mineurs ayant commis un brigandage (contrainte, menace, violence) a progressé de 90% en trois ans. Les institutions semblent dépassées par le phénomène et réfléchissent à la manière de l'endiguer.

Dans la zone piétonne, les analystes de l'apéritif proposent des solutions simples et musclées: expulsions, incarcérations, augmentation des effectifs de police, caméras de surveillance enclenchées jour et nuit. Et l'émotion fait parfois dire des choses regrettables. Ce n'est pas le cas de la famille de Jean-Pierre Mathys. L'avis mortuaire annonçant le décès de l'horloger comprenait une citation de Romain Gary: «Dans les moments de désespoir, ce qui compte, ce n'est pas ce qui est juste ou ce qui est faux, mais ce qui nous permet de continuer à vivre.»