Un tiers des résidents décédés en quatre semaines. L’hécatombe qui s’est produite fin 2021 dans un home jurassien situé sur la commune de Charmoille interroge. A l’heure où le vaccin a permis de limiter les scénarios catastrophes des première et deuxième vagues, s’agit-il d’un cas isolé?

Protocole pour les visites, statut vaccinal des résidents mais aussi du personnel: alors que les contaminations d’Omicron prennent l’ascenseur en Suisse, avec 31 000 cas recensés entre mardi et mercredi, de multiples facteurs entrent en ligne de compte pour appréhender la situation dans les établissements médicosociaux (EMS). Des lieux considérés comme hautement vulnérables au début de la pandémie, compte tenu de leur population âgée et présentant souvent des comorbidités. A l’automne 2020, la surmortalité en EMS avait en effet atteint 80%.

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Une épidémie devenue incontrôlable

Que s’est-il passé dans le cas, médiatisé cette semaine par la RTS, de la résidence Les Cerisiers qui avait jusqu’ici échappé aux contaminations? «Les tout premiers cas de covid chez les résidents se sont déclarés le 13 novembre», raconte le directeur Jean-Paul Nussbaumer, qui verrouille alors l’établissement. Les résidents sont confinés, les visites interdites. «Durant dix jours, il n’y a pas eu de nouveaux cas, puis l’épidémie s’est propagée jusqu’à devenir incontrôlable», décrit le directeur, très affecté. Entre le 13 novembre et le 13 décembre, 20 personnes âgées décèdent ainsi des suites du Covid-19.

Plusieurs hypothèses permettent d’expliquer ce drame. Sur les 74 résidents que comptait alors l’EMS, seuls 80 à 85% étaient vaccinés. Deux doses seulement avaient été administrées il y a près d’un an, début 2021. Prévue pour le 20 novembre, la 3e dose n’est pas arrivée à temps. Même affaiblie, l’immunité vaccinale a toutefois joué son rôle de protection. De 25% chez les résidents vaccinés, le taux de décès monte à 70% chez les non-vaccinés.

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«J’étais désemparé»

L’épisode est encore vécu comme un traumatisme pour Jean-Paul Nussbaumer qui estime avoir fait tout son possible pour arrêter le virus. «Notre plan de protection, validé par le médecin cantonal, était parmi les plus restrictifs, nous testions sans arrêt tous les collaborateurs qui changeaient de tenue de protection à chaque passage en chambre, mais malgré cela les contaminations augmentaient. J’étais désemparé», confie-t-il, soulignant que la situation a été très mal vécue par les résidents confinés en chambre, mais aussi par le personnel. Sur la centaine d’employés que compte l’EMS, seuls 60 à 70% sont vaccinés.

Du côté des autorités, Jacques Gerber, ministre jurassien de l’Economie et de la Santé, n’a pas l’intention d’accabler la direction de l’établissement. «Je ne pense pas qu’il y ait eu un manque de prudence de leur part», estime-t-il, évoquant au contraire des circonstances particulières et une forme de malchance. «Sans vouloir minimiser la situation, je ne suis pas certain qu’on aurait pu l’éviter.» Sauf à faire venir la 3e dose plus rapidement? «Avec une décision fédérale le 9 novembre et des premiers cas le 13, le timing était vraiment difficile», regrette-t-il, soulignant que les deux premières doses ont toutefois permis de limiter les dégâts.

Un autre EMS jurassien a introduit cette semaine la règle des 2G pour son personnel. Une mesure à suivre? S’il n’a pas la capacité de l’imposer, Jacques Gerber juge la décision responsable: «J’ai toujours dit que je ne comprenais pas les personnes qui travaillent dans le domaine médical, aux côtés de patients vulnérables, mais qui refusent le vaccin.»

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Situation maîtrisée à Genève

A Genève où 90% des résidents d’EMS ont reçu trois doses de vaccin, la situation semble pour l’heure sous contrôle. En décembre, le canton a déploré 7 décès sur une population de quelque 4000 personnes et, ce mercredi, on recensait 27 cas, zéro hospitalisation et zéro décès. Des chiffres inférieurs à ceux du canton de Vaud qui affiche quant à lui 20 décès en décembre, la campagne de vaccination pour la troisième dose ayant toutefois porté ses fruits avec 11 723 injections en EMS. 

«Nous avons beaucoup appris des précédentes vagues, salue Laurent Mauler, directeur du service du réseau de soins du Département genevois de la santé. Les mesures sont désormais très ciblées. Au moindre cas, les visites sont suspendues, ce qui permet de limiter les clusters.» A Genève, le plus ancien date de début décembre où quatre cas ont été diagnostiqués. La surveillance reste toutefois de mise. Les visites sont ainsi limitées aux personnes vaccinées ou guéries, sur inscription et avec le port du masque. «En ce moment, la crainte vient surtout des collaborateurs absents pour cause de quarantaine ou de contamination au Covid-19», précise Laurent Mauler, indiquant que 2,7% de l’effectif global en EMS, soit 143 personnes, est actuellement concerné.

Si les cas comme celui du Jura restent rares, il ne faut pas relâcher l’attention sur les EMS pour autant. C’est l’avis de Christophe Büla, chef du service de gériatrie et de réadaptation gériatrique au CHUV. «Même vaccinés, les résidents restent des personnes vulnérables», rappelle le spécialiste, soulignant qu’il n’est pas rare de voir des patients âgés réinfectés même avec deux, voire trois, doses. En cause: un système immunitaire moins performant. «Plus le patient est âgé, plus la montée d’anticorps est lente et plus sa descente est rapide», détaille Christophe Büla.

Mieux encadrer les visites

Dans ces conditions, deux facteurs sont à surveiller: le taux de vaccination des collaborateurs et les conditions des visites. «Quand le virus circule peu, le statut vaccinal fait peu de différence, mais avec cette cinquième vague d’Omicron, les collaborateurs non vaccinés doivent se faire tester très régulièrement même en l’absence de symptômes», estime Christophe Büla, soulignant encore le biais des faux négatifs, surtout en début de maladie.

Aux yeux du médecin, les visites en EMS ou en milieu hospitalier devraient aussi être mieux encadrées. «Il y a encore trop de personnes qui rendent visite à des proches hospitalisés alors qu’un membre de la famille est en quarantaine, et lui transmettent ainsi le virus. Idem pour ceux qui profitent de dire bonjour à un proche hospitalisé juste avant un test PCR.» Un appel au bon sens de tous et à la vigilance des directions d’établissement.