Tessin

Menace de faillite sur Campione et son casino

L’économie de la localité italienne sur sol tessinois dépend largement de sa maison de jeu. Reportage dans l’attente de la décision des juges de Côme sur le sort du casino

C’est par l’arc de marbre blanc strié de gris qui signale son entrée que Campione d’Italia se démarque du territoire tessinois. Rien n’indique sinon qu’on se trouve sur sol italien: les voitures de l’enclave sont immatriculées au Tessin, les timbres-poste et la monnaie sont suisses, la propreté et la précision tout helvétiques elles aussi. Même si, politiquement et administrativement parlant, Campione et ses 1958 habitants font partie de la province de Côme et de la région Lombardie.

Campione, c’est d’abord le casino municipal, ses 1500 machines à sous et ses innombrables tapis verts et roulettes. Mais justement: le 12 mars prochain, le Ministère public de Côme se prononcera sur une demande de faillite du casino. Le temps presse et la municipalité de Campione, actionnaire majoritaire de la société, doit rapidement trouver une solution pour rétablir les finances du principal employeur de la petite ville. Le sort de la communauté locale est en jeu.

Le casino ne doit pas faire faillite, il occupe 500 personnes et assure aussi les salaires des 100 employés communaux

Le casino de l’enclave est l’une des quatre maisons de jeu italiennes, avec celles de Venise, San Remo et Saint-Vincent (Val d'Aoste). Voulu par Mussolini, ouvert en 1933 sur les rives du lac de Lugano, l’établissement a quitté en 2007 la sévère bâtisse de ses débuts pour un édifice de 13 étages signé Mario Botta. Cette imposante construction de pierre jaune, que l’on voit de loin et qui passe pour «la plus grande maison de jeu d’Europe», ne fait pas l’unanimité. Des écologistes l’ont même qualifiée d’ecomostro.

En ce samedi de janvier, les ruelles de Campione d’Italia sont animées, les terrasses occupées, les magasins de souvenirs bondés. Rien ne laisse présager la menace qui plane sur la localité en cas de faillite du casino. Dans un bar sur le quai, c’est l’heure de l’apéro, spritz et stuzzichini. «Ma clientèle est variée, indigènes, touristes de passage ou membres de la communauté de République dominicaine du Tessin qui s’y retrouvent pour des soirées dansantes, explique le patron. Je ne compte donc pas sur les clients du casino pour tourner, mais c’est évident que s’il devait fermer, ce serait un désastre pour toute la communauté!»

«Un déficit de 39 millions en 2016»

La direction du Casino municipal décline notre demande d’interview. Dans l’attente de la décision de justice, elle nous renvoie à des temps meilleurs. Un employé, sous le couvert de l’anonymat, glisse quelques informations. «Le casino est en perte sèche, avec un déficit de 39 millions en 2016. Il s’agit de réduire drastiquement des dépenses devenues incontrôlables. Mais la clientèle reste fidèle. Nous enregistrons entre 3000 et 4000 entrées par jour. A titre de comparaison, le casino A de Lugano ne dépasse pas les 500.»

Parer au plus pressé

Notre interlocuteur est un double-national italo-suisse, qui vit à Lugano et travaille depuis plus de vingt ans dans la maison de jeu de Campione. «Le casino ne doit pas faire faillite, lance-t-il, il occupe 500 personnes et assure aussi les salaires des 100 employés communaux.» La nouvelle administration doit parer au plus pressé. Les solutions envisagées passent par des réductions de salaires et la suppression des versements de bonus lors de la retraite.

Roberto Salmoiraghi est maire de Campione d’Italia depuis le 12 juin 2017. Médecin de son état, il exerce à Lugano et c’est pour la troisième fois qu’il occupe cette fonction, qu’il avait déjà exercée entre 1994 et 2002, puis entre 2004 et 2006. «A l’ouverture du casino, en 1933, un décret-loi accordait la concession des jeux à la municipalité, qui comptait sur ces entrées d’argent pour assurer sa gestion et le financement des œuvres publiques, explique l’édile. Depuis, il en a toujours été ainsi.»

Lorsque j’ai repris la mairie, je me suis retrouvé face à un désastre

Roberto Salmoiraghi, maire de Campione d’Italia

Le maire en place reproche à ses prédécesseurs depuis 2007 de «ne pas s’être préoccupés de contrôler la régularité des versements» effectués par le casino, qui devraient se monter à 700 000 francs tous les dix jours. Le montant dû à l’exécutif municipal a augmenté vertigineusement. «Lorsque j’ai repris la mairie, je me suis retrouvé face à un désastre», ajoute le maire, contraint avec son administration de prévoir des mesures de redressement.

Dans le même temps, «la dette du casino envers sa banque a pris une telle ampleur que celle-ci a décidé de fermer les robinets», explique Roberto Salmoiraghi. La demande de faillite présentée par le procureur de Côme l’a été sur la base d’une dénonciation faite en janvier 2016 par une fonctionnaire municipale, membre également du conseil d’administration de la maison de jeu. Le parquet a ouvert une enquête pour appropriation illicite et insolvabilité. «Dès notre retour à la mairie, nous avons nommé une nouvelle direction et un nouveau conseil d’administration du casino, ajoute le maire. Nous espérons vivement que notre plan d’assainissement passe la rampe le 12 mars, il en va de l’existence de notre enclave!»


Mille ans d’histoire

Lorsque, en 1521, l’actuel canton du Tessin fut occupé par les Confédérés, le statut juridique de Campione d’Italia, bailliage du duché de Milan, lui permit d’éviter l’annexion et en fit une enclave italienne en terre helvétique.

De nos jours, les habitants de Campione jouissent des infrastructures scolaires, universitaires et sanitaires du Tessin, en vertu d’un accord selon lequel les citoyens de l’enclave italienne ont le même accès que les Tessinois aux prestations publiques du canton. Une commission paritaire permanente a été instituée entre la commune de Campione et le canton du Tessin. Zone franche pour les douanes, Campione d’Italia est soumise à la TVA suisse.

Publicité