Des mendiants pris dans une guerre de clans

Genève Un couple de Roumains est soupçonné d’avoir organisé le transport et l’exploitation de Roms

L’affaire révèle un règlement de comptes entre deux familles qui se disputent le marché de la mendicité

Devant la justice

Le procès qui s’est déroulé ce mercredi au Tribunal correctionnel de Genève a mis en lumière l’âpre bataille engagée depuis des années par des bandes rivales roumaines pour le contrôle sur sol genevois du commerce de la mendicité, du brigandage et de la prostitution. Etait déféré un couple marié que l’on appellera M. et Mme K. (44 et 42 ans), domicilié dans la petite ville (22 000 habitants) de Aiud, en Roumanie. Tous deux sont en détention à Champ-Dollon depuis août 2013. De lourdes accusations de traite d’êtres humains, usure et menaces pèsent sur eux. Plusieurs mois d’enquête, des écoutes téléphoniques et les plaintes de sept compatriotes (absents lors du procès) ont conduit à leur interpellation à Genève et à leur comparution devant la justice.

Aidés d’un complice surnommé «le collecteur» (chargé de récolter sur place l’argent), qui a reconnu les faits et a été condamné, les deux prévenus sont soupçonnés d’avoir attiré à Genève des dizaines de Roms de Roumanie, facturant le transport de 110 à 150 euros. La somme devait être remboursée dans les quinze jours après leur arrivée, tout retard étant pénalisé à un taux élevé, jusqu’à deux fois la somme. Si l’argent tardait à être versé, des menaces de mort étaient proférées à l’encontre de leur famille restée au pays.

La procureure Rita Sethi-Karam a évoqué des agissements délictueux, parlé d’êtres humains traités comme de la marchandise, d’esclavage et de servitude «qui n’ont pas leur place à Genève». Depuis 2006, la Suisse est partie prenante de la Convention de l’ONU contre la criminalité transnationale organisée.

Le couple organisait trois à quatre voyages par mois, à raison de 7 à 8 personnes véhiculées dans une fourgonnette. On leur expliquait qu’il était aisé de se procurer de l’argent à Genève en mendiant, en volant ou en se prostituant. Une bonne part de cette prostitution était masculine. «Le couple a piégé ces personnes vulnérables en les poussant au surendettement, a martelé la procureure. Elles pouvaient au mieux gagner 10 à 20 francs par jour, ce qui est énorme pour les Roumains mais insuffisant pour rembourser les crédits. De la mendicité assise, les gens passent au vol, au brigandage, à la prostitution, à des infractions plus rémunératrices, c’est infernal, c’est la définition de l’usure par coutume clanique.»

Procès modèle donc, sans doute exemplaire. Certains Genevois, on le sait, ne supportent plus ces Roms au mieux tendant la main devant les caisses des parkings, au pire leur faisant les poches ou forçant leur domicile. La procureure a demandé trois ans de peine privative de liberté dont 18 mois ferme.

Il n’est pas sûr que le tribunal, qui rendra son verdict jeudi après-midi, la suive. Car sont apparus durant l’audience d’autres faits, assez troublants. M. K., d’abord, qui a expliqué qu’il était un bienfaiteur de sa communauté et que sa société de transport était dûment enregistrée au registre local du commerce. Il raconte: «Les gens m’appelaient, ils savent que je suis honnête et bon. Je pouvais les emmener à Genève, à Zurich ou en Allemagne. Je leur délivrais un ticket comme toutes les compagnies. A mes voisins et amis, je faisais crédit car j’avais confiance en eux; aux autres, je demandais de payer tout de suite. Je faisais un bénéfice de 200 euros, après déduction du prix de l’essence et des impôts. Je ne leur demandais pas ce qu’ils allaient faire, j’entendais parler de recherche de travail, de devenir mendiant aussi. Ça ne me regardait pas. Je les emmenais et les ramenais.»

Le procès a pris une nouvelle tournure lorsqu’une femme rom a témoigné à la barre, arrivée, dit-elle, «tout droit de Roumanie». Mère de sept enfants, elle travaille régulièrement à Genève «chez un handicapé suisse». Elle a porté plainte contre M. K. mais a juré devant la cour que c’était un membre d’un autre clan, les D., qui l’y avait contrainte.

«J’étais à la Servette, l’homme m’a emmenée à la police et il a même traduit. J’avais peur, il était agressif, j’étais seule, j’ai porté plainte contre les K. alors qu’ils ne m’ont jamais fait de mal.»

Les D. sont l’autre grande famille d’Aiud, qui fait aussi dans le transport en Suisse. Il existe un litige entre les deux clans, lié à une concurrence déloyale. K. serait un transporteur agréé, D., une entreprise illégale. Le patriarche des D. a été condamné en Roumanie. M. K. parle évidemment de vengeance. Me Timothée Bauer, avocat de M. K., a montré à la cour des photos où l’on voit plusieurs membres de la famille D. à Aiud à bord de cabriolets de luxe et exhibant des liasses de billets dont le montant approcherait les 800 000 francs. «Les D. sont des gens riches, moi je suis pauvre. Ils disent au pays qu’ils ont réussi à me mettre, moi et ma femme, en prison», commente M. K. Me Bauer s’est étonné que les plaignants soient tous absents «alors que dans la salle aujourd’hui, dix-huit personnes roumaines qui ont fait appel à l’entreprise de mon client pour voyager jusqu’à Genève sont venues le soutenir.» L’avocat a par ailleurs qualifié les rapports de police de réquisitoire à l’encontre de M. K. Il a évoqué une mascarade et une erreur judiciaire et a demandé l’acquittement.

«Le couple a piégé ces personnes vulnérables en les poussant au surendettement»