Ils ont le visage bouffi par le froid. Le corps alourdi par des repas improbables. Rassemblés dans un café de Lausanne, une dizaine de Roms disent la honte de mendier. Ils évoquent leur vie misérable dans les campagnes roumaines ou slovaques. Sans eau courante, ni chauffage. Ils livrent des destins cassés par la maladie, le rejet. Ils voudraient travailler. Mais, analphabètes, dépourvus de formation, arrachés à leur tradition d’artisans-vendeurs après la chute des régimes communistes, la charité est devenue leur seul salut.

Opre Rrom, association de soutien fondée en 2010, les a réunis pour dénoncer le chantage électoral dont ils sont victimes à l’approche du scrutin qui désignera les nouvelles autorités communales du canton de Vaud. UDC et PLR demandent d’interdire la mendicité par métier, à l’image de Genève et des communes de la Riviera vaudoise. Une initiative populaire du PLR a été déposée dans la capitale la semaine dernière. Un texte «démagogique, inapplicable, qui flatte les sentiments xénophobes», selon Jean-Michel Dolivo, avocat et député d’A Gauche toute! Les vrais problèmes à Lausanne sont ailleurs, a déploré Hadrien Buclin, de «La Gauche».

Fantasmes

L’association s’oppose «à la criminalisation, aux fantasmes» qui jettent l’opprobre sur la communauté. A la connaissance d’Opre Rrom, il n’existe pas de réseaux exploitant la mendicité. Un rapport récent de la police lausannoise a aussi exclu l’existence de filières organisées.

Le combat d’Opre Rrom se heurte toutefois à un mélange de culpabilité, de peur, voire de répulsion à l’égard des mendiants. Il suffit de compulser les blogs et les courriers des lecteurs pour s’en rendre compte. On y suggère tour à tour la compassion, l’impuissance, comme on colporte des images de clans où règnent des seigneurs en Mercedes. Il faut dire que les origines hétéroclites, les rivalités, la méfiance rendent la compréhension mutuelle ardue

Yves Leresche, photographe et connaisseur des Roms de Roumanie, a insisté sur la solidarité familiale, qu’il ne faut pas confondre avec les organisations mafieuses. Pour 300 à 400 francs, femmes, hommes et enfants débarquent à Lausanne en car, poussés par la faim. On évalue leur nombre à une cinquantaine, cent au maximum. Ils battent les rues où ils glanent quelques dizaines de francs par jour. A intervalles réguliers, ils ramèneront le «pactole» chez eux. Modeste, certes, il est cependant plus élevé que les 200 francs mensuels qu’ils peuvent espérer dans leurs campagnes, indique Yves Leresche. Une fois l’argent épuisé, ils repartiront, ou d’autres membres de la famille prendront le relais.

Ces pendulaires de la misère sont des «citoyens européens» de deuxième zone, accuse Vera Tchérémissinoff, d’Opre Rrom. Repoussés de France et d’Italie, ils courent le continent. Le problème est européen, rappelle Yves Leresche. Mais il se révèle insoluble, malgré les milliards d’euros engagés. Le photographe a suggéré un rassemblement des villes concernées par le phénomène pour encourager des projets en faveur des Roms.