«Ils mentent comme des arracheurs de dents»

Genève La défense d’Erwin Sperisen a plaidé l’acquittement et dénoncé des témoins achetés

Devant la justice

«Je me demande encore si cela valait la peine de devenir chef de la police pour améliorer les choses. La réponse est entre vos mains», a déclaré Erwin Sperisen à l’intention du Tribunal criminel de Genève avant que celui-ci ne lève l’audience pour entrer en délibérations. L’ancien responsable des forces de l’ordre guatémaltèques, accusé d’avoir abattu un détenu de ses propres mains et orchestré l’élimination de neuf autres, l’assure d’une voix toujours aussi lasse: «Je n’ai tué personne et je n’ai ordonné la mort de personne.»

Crédibilité en cause

Mardi était jour de défense et donc d’attaque des témoins à charge et des enquêteurs internationaux intervenus dans ce dossier. Giorgio Campá et Florian Baier ont sorti l’artillerie lourde: «Pouvez-vous vraiment gober cette histoire inventée de toutes pièces par quelques repris de justice? Les détenus sont trop heureux d’accuser un chef de la police. Leurs déclarations partent dans tous les sens. C’est une évidence, ils mentent tous comme des arracheurs de dents. On est au Guatemala, et on a affaire aux pires criminels. On ne peut leur accorder aucun crédit.»

A ce palmarès des affabulateurs, l’ancien détenu français de Pavon – celui qui dit avoir vu Erwin Sperisen en personne tirer sur un prisonnier – occupe une place de choix. «Il ne lui reste aucune particule de crédibilité», assène l’avocat, en se référant à l’ouvrage d’un ambassadeur à la retraite faisant de ce compatriote baroudeur un tueur sanguinaire qui découpait ses victimes en morceaux et disséminait leurs restes. «Comment croire que ce dépeceur de cadavres a eu peur au point de tout confondre?»

Me Campá rappelle que ce témoin français très peu recommandable a d’abord dit avoir vu Sperisen tirer une balle dans la tête du dénommé «Chocobolas» vers les 16h. Or, la victime en question a reçu non pas un, mais deux projectiles, pas dans la tête mais en haut du thorax, et forcément durant la matinée. Les nuances apportées ultérieurement par cet aventurier n’y changent rien. «C’est un mensonge éhonté», s’exclame le défenseur.

Les autres témoins, «les protégés» de la Commission internation contre l’impunité au Guatemala (Cicig), membres de la police, du pénitentiaire ou de la garde rapprochée, ne bénéficieront pas de plus d’indulgence. Achetés ou manipulés, ceux-ci auraient aussi inventé pour se protéger ou profiter.

«L’abîme»

C’est bien vers cette perplexité absolue que la défense veut entraîner le tribunal. «Ce qui est difficile ici, c’est que cette procédure nous est souverainement inintelligible. Nous n’arrivons pas à concevoir de si gros mensonges. Dans cette affaire, il faut sortir de nos schémas mentaux habituels et ne plus se dire, a priori, que les témoins disent vrai.»

Me Campá poursuit sur cette ligne: «Pour juger les hommes, il faut à tout le moins les connaître. Or, un abîme nous sépare du Guatemala, l’un des pays les plus violents du monde.» L’avocat cite le nombre d’habitants, le nombre élevé de morts aussi, le taux d’élucidation très bas en matière de crimes de sang. Pour conclure que les juges genevois devront raisonner «selon un autre paradigme». Me Baier l’a aussi dit en d’autres mots: «Le paquebot de la police nationale civile du Guatemala ne vogue pas sur les eaux paisibles du Léman, mais se pilote dans les tempêtes du Pacifique.»

A ce gouvernail, Erwin Sperisen a été exemplaire, disent ses conseils. Il a lutté contre la corruption, licencié des policiers félons et mis à disposition de la population un numéro vert permettant des dénonciations anonymes. Mieux encore, à son précédent poste de conseiller municipal, il a organisé les dimanches sans voitures dans la capitale polluée. «Comment un tel homme pourrait-il être un adepte du nettoyage social?» s’exclame la défense.

En substance, le prévenu n’a jamais donné d’ordre illégal, il a simplement supervisé l’opération de Pavon, on lui a parlé d’une confrontation armée sans doute réelle entre détenus et policiers qui a fait sept morts, et il ne sait rien de plus. Enfin, il n’y a aucune preuve de son implication directe dans la mort de trois évadés d’Infiernito. «Il est temps que justice soit rendue à Erwin Sperisen et qu’il soit rendu à sa femme et à ses enfants», a conclu Me Campá en demandant un acquittement pur et simple. Le tribunal dira vendredi quelle est sa lecture de ce dossier exceptionnel, et surtout quelle est sa conviction.