Célébration

Les menuisiers du pape sont Genevois

Grégoire et Pierre-Vincent Erbeia ont accepté de réaliser et d’offrir l’autel sur lequel le pape célébrera la messe, ainsi que la chaise et l’ambon. Puisque les budgets manquent, des artisans croyants se mobilisent pour aider

C’était une commande en manière de prière. Si elle ne venait pas exactement du Très-Haut, c’était l’étage du dessous. Réaliser et offrir l’autel sur lequel le pape François officiera, le 21 juin à Genève, ainsi que sa chaise et l’ambon, le pupitre où repose la bible. «On n’a pas hésité à dire oui, racontent les menuisiers genevois Grégoire et Pierre-Vincent Erbeia. Même si, avec l’Eglise, c’est toujours compliqué. Tout est imposé par le protocole et il y a beaucoup d’échelons décisionnaires.»

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Va donc pour cette commande, par profession de foi et par tradition. C’est que chez les Erbeia, menuisiers à Vandœuvres depuis quatre générations, le pape est presque affaire de famille. En 2000 déjà, leur père avait relevé l’idée folle de réaliser le carillon de la paix de Morgins, sur les instances du curé. L’une des cloches avait été acheminée au Vatican pour être bénie par Jean Paul II. C’est à dos d’homme, 24 porteurs au total, qu’elle avait parcouru les derniers mètres la séparant de la basilique Saint-Pierre. Depuis, Grégoire et Pierre-Antoine connaissent la musique. Ils n’allaient pas refuser un «bis repetita» au coordinateur général de la venue du pape à Genève, un proche de leur famille, de surcroît.

«C’est un travail particulier. J’y mets de la joie»

Equipés de masques contre les émanations de solvants, deux ouvriers travaillent à un long panneau de fibres de bois et aux différentes pièces de la chaise et de l’ambon. Blanc immaculé. A côté, la croix et le symbole jésuite IHS, «Jésus-Christ sauveur», anagramme qui figure aussi au blason du Saint-Père. Ces éléments seront enduits de laque dorée, couleur symbolique de la résurrection, tout comme le liseré de l’autel. «C’est un travail particulier, témoigne un des ouvriers. J’y mets de la joie.» Dehors, les patrons chargent dans une voiture les bâtons qui seront garnis d’oriflammes et qui signaleront aux milliers de fidèles les 150 points pour la communion.

Une création personnelle, cet autel? Pas tout à fait: «On nous a montré des images de synthèse, explique Pierre-Vincent Erbeia. Quelque chose de moderne, de carré, laqué blanc mat hormis les deux éléments dorés. A Palexpo, le Louis XVI passe mal!» Les dimensions sont imposées au centimètre, la chaise est assez haute, pour faciliter le lever du souverain pontife.

Venue jeter un œil à la réalisation de l’œuvre, Felicita Marockinaité, cheffe de la logistique et de l’architecture pour la messe, avec l’architecte Patrice Reynaud, est emballée: «C’est un boulot incroyable, ils sont professionnels et efficaces et avancent plus vite que demandé.» Et en plus c’est cadeau. «On a ainsi payé nos indulgences!» plaisante Pierre-Vincent Erbeia. Il faut dire que l’alternative qui lui avait été présentée, pour le cas où il aurait refusé le travail, n’avait pas fière allure: de la récupération de-ci, de-là, dans des paroisses. «Ça nous a mis la pression, concède-t-il. Du coup, on a convaincu nos fournisseurs de nous offrir les matériaux.»

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Débrouillardise et parcimonie

Diable! L’Eglise serait-elle devenue pauvre? Fini le temps, en tout cas, où elle roulait carrosse. Si François vient à Genève, ce n’est pas aux seuls frais du Vatican, mais aussi à ceux de ses hôtes. On l’observe à la façon dont l’évêché tente de réunir les fonds pour cette journée, qui coûtera 2,2 millions de francs, entre la sécurité, la location de Palexpo et l’infrastructure. Et à la manière dont le petit monde catholique romand prépare la venue du pape: avec astuce et débrouillardise. En l’an de grâce 2018 prévaut la parcimonie.

A Aigle, le père Yves Sarrasin, lui, compte sur la Providence. Et pour le moment, cela ne lui a pas trop mal réussi. En effet, c’est lui qui récupérera l’autel des menuisiers genevois au lendemain de la venue du pape. Aumônier, enseignant et membre du conseil de direction de l’Ecole catholique du Chablais (ECC), membre de la Fraternité Eucharistein aussi, le Père Yves, 33 ans, caresse le projet de construire une chapelle dans cette école, «un lieu de ressourcement pour les jeunes». S’il tient déjà la pièce maîtresse du mobilier, il n’a pas encore le premier sou pour le bâtiment et cherche un financement. En habitué des vœux, il espère que celui-là sera exaucé.

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«J’ai une garde-robe liturgique de toutes les couleurs»

Dans l’immédiat, le Père Yves a aussi contribué à cet élan de solidarité. Il a puisé dans son «trésor» quarante chasubles blanches pour les cardinaux et évêques qui entoureront François. «Il nous a sauvé la mise, raconte le chanoine Chardonnens, cérémoniaire pour le diocèse à cette occasion. Pour les grandes fêtes, le doré est de mise. Quand les services du pape m’ont dit qu’il voulait du blanc, j’ai été pris au dépourvu.» Mais le Père Yves veillait: «J’ai une garde-robe liturgique de toutes les couleurs, explique-t-il, réjoui. Du blanc, du vert, du violet, du rouge et même du rose. Le rose, c’est pour le Lætare, le milieu de Carême, et le Gaudete, le milieu de l’Avent.» Des subtilités qui échappent au commun, mais qui donnent le ton.

Le Père Yves est joyeux dans le sacerdoce. S’il en fallait une autre preuve, la voici: originaire d’Orsières, il a mobilisé les énergies des «dames de l’Entremont», comme il dit. Ces couturières et fidèles dévotes réalisent la nappe qui recouvrira l’autel. En lin blanc, tout en noblesse et sobriété. Il lui tarde de vivre la fameuse messe, avec le «petit groupe» de 350 personnes, qui voyageront dans neuf bus. A la grand-messe du 21 juin, l’appareil de l’Eglise et son apparat seront en lumière. Et derrière, des artisans, comme pour célébrer les origines.

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