Une année et demie après la disparition d’Alessia et Livia en janvier 2011 à Saint-Sulpice, la justice vaudoise se penche sur un volet de l’affaire qui n’a pas encore été soulevé jusqu’ici: que faire du testament que le père des jumelles, Matthias S., a rédigé avant de disparaître le dimanche 30 janvier 2011? Pour Irina Lucidi, la mère des fillettes, les dernières volontés de son mari, qui s’était suicidé en Italie quelques jours plus tard, ne sont pas valables.

La question l’occupe depuis l’an dernier. Aujourd’hui, alors que toujours aucun élément ne permet de dire où sont les jumelles, c’est par la voix de l’un de ses avocats, Yvan Guichard, qu’elle accepte que l’affaire soit médiatisée. Son espoir: trouver une solution avec sa belle-famille et les autres héritiers.

«Irina Lucidi ne veut obtenir aucune somme pour elle-même, note Yvan Guichard. Elle ne peut psychologiquement pas récupérer l’argent de ce drame. Elle en utilisera une toute petite partie pour les frais qu’elle aura eus dans cette affaire. Son but est que cet argent revienne à la fondation Missing Children, qu’elle a créée l’an dernier. Irina Lucidi souhaite que cette tragique disparition ait au moins une conséquence positive: réduire au maximum les risques qu’un tel drame ne se reproduise.»

L’avocat indique avoir déposé une requête de conciliation, qui n’a pas abouti. La prochaine étape est «l’invalidation de dispositions à cause de mort, subsidiairement une action en réduction». Aucun accord n’a encore été trouvé, selon lui. Malgré plusieurs sollicitations du Temps, la famille de Matthias S. est restée injoignable.

Un règlement à l’amiable?

Un règlement à l’amiable serait possible: «Matthias a aussi gratifié dans son testament d’autres personnes que son frère et sa sœur, comme la nounou de ses filles, ajoute Yvan Guichard. Certains se sont dits ouverts à l’idée d’affecter tout ou partie de la somme qu’ils pourraient percevoir dans le cadre du partage de la succession à une œuvre caritative, d’autres non.»

Le jeudi 27 janvier, soit trois jours avant sa disparition, le père des jumelles avait écrit son testament et l’avait laissé dans leur villa de Saint-Sulpice. Il y prévoyait que sa fortune revenait à ses filles et que sa femme ne touchait que la part minimale prévue par la loi. «Au cas où mes enfants Alessia et Livia ne devaient plus être en vie, ce sont mon frère […] et ma sœur […] qui sont les héritiers principaux à parts égales», écrivait-il selon les éléments publiés dans divers médias.

Le texte n’est pas valable, selon Irina Lucidi et son avocat. «Nous partons du principe qu’Alessia et Livia sont vivantes, et que Matthias S. n’avait pas sa capacité de discernement au moment d’écrire son testament, commente Yvan Guichard. Il a lui-même écrit dans ses lettres qu’il faisait face à une dépression.»

C’est dès lors à la Chambre patrimoniale vaudoise, rattachée au Tribunal d’arrondissement de Lausanne, de se prononcer. Dans les cas de suicide, les juges appellent habituellement en renfort un psychiatre pour savoir si l’auteur d’un testament était conscient de ses actes (lire ci-dessous). Mais casser un testament est une décision que la justice prend plus que rarement.

Quelles sont les sommes en jeu? Yvan Guichard parle de plusieurs centaines de milliers de francs, sans connaître le montant exact. La fortune de Matthias S. contient notamment une partie de la maison familiale à quelques dizaines de mètres du lac, dont Irina Lucidi est aussi copropriétaire. Selon un spécialiste du marché immobilier local, les villas de ce quartier ont un prix «raisonnable», de l’ordre de 2 millions de francs en moyenne. «Encore faut-il pouvoir vendre ce bien, ajoute l’avocat. On ne connaîtra sa valeur qu’au moment d’une offre d’un acheteur, et pas avant.»

Si le tribunal suit les arguments d’Irina Lucidi et son avocat, la mère des jumelles héritera de 50% de sa fortune, tandis que ses filles toucheraient l’autre moitié. Si les dernières volontés de Matthias S. sont valables et que les fillettes sont décédées avant lui, son épouse obtiendrait 37,5% de sa fortune.

Pour que la justice suive le scénario du décès des fillettes, il faudrait mettre en route une procédure de «déclaration d’absence», qui peut durer plus de 10 ans (lire ci-dessous). «Irina Lucidi ne pourrait psychologiquement jamais débuter une telle procédure, souligne son avocat. Nous souhaitons que les parents, le frère et la sœur de Matthias S. renoncent à leurs droits successoraux, dans l’idéal au profit de Missing Children, ou en faveur d’une œuvre caritative, que les jumelles soient vivantes ou non.»