Certains pensent que la Mère Royaume, comme Guillaume Tell, n’a jamais existé et que sa marmite, comme le lapin de Pâques, est une invention des chocolatiers. Ils se trompent. L’héroïne de l’Escalade genevoise a bien été un robuste personnage en chair et en os. La preuve: elle a engendré une nombreuse descendance, soit plus de 2000 individus recensés à ce jour.

Environ 150 d’entre eux se retrouvent ce dimanche dans un restaurant genevois (à l’Auberge de la Mère Royaume, cela va sans dire), avant d’aller voir le cortège historique.

Cécile Coutau sera du nombre. Cette jeune Française a été l’une des premières déléguées du CICR à ne pas avoir de passeport suisse. Elle ignorait tout de son illustre aïeule, quand elle est entrée par mariage dans la famille de l’ancien conseiller national Gilbert Coutau. Informée entre-temps de ses origines, elle s’amuse encore d’avoir pu en remontrer en glorieuses racines à sa belle-famille genevoise.

Ce qu’on sait de Catherine Cheynel tient en peu de choses. Lyonnaise, née vers 1545, elle se réfugie à Genève avec son second mari, Pierre Royaume, potier d’étain et graveur à la Monnaie de son état, originaire de Noyon, comme Calvin. Dame Royaume meurt sans doute peu d’années après la nuit historique du 12 décembre 1602 qui a fait sa célébrité, à une date indéterminée.

Mère de quatorze enfants, elle a laissé une innombrable descendance, même si le patronyme Royaume a disparu dès le XVIIIe siècle. Une première généalogie, établie en 1880, avait recensé 700 personnes, avant une importante mise à jour dans les années 1950. Aujourd’hui, le travail est poursuivi par Roger Rosset, archiviste à l’Etat de Genève et intarissable sur le sujet. «On pensait que seules les branches de Pierre et d’Etienna avaient survécu à travers les siècles, mais j’ai retrouvé la branche de Jeanne», explique-t-il.

Il est aussi fier d’avoir pisté en Argentine un rameau des Oltramare, ce qui a permis de rajouter 200 personnes dans l’arborescence. A ce jour, on recense 2100 descendants de la Mère Royaume, dont 1300 sont vivants, sur tous les continents. Roger Rosset prend note d’une dizaine de naissances par an et a enregistré récemment son premier couple de pacsés. Les logiciels de généalogie facilitent additions et corrections.

La descendance de Catherine Cheynel n’a pas trop mal tourné. On y trouve les noms des bonnes familles genevoises, qui sont aussi ceux des rues et des banques: de Saussure, Pictet, Naville, Hentsch, Odier ou Balexert. Avec la passion du généalogiste, Roger Rosset évoque aussi les curiosités qui pimentent ses recherches. L’héroïne du protestantisme a, dans sa postérité, des catholiques, et pas des moindres avec l’actuel évêque de Wallis-et-Futuna, Ghislain de Rasilly. On y trouve aussi des juifs, établis en Israël.

Il y a les politiciens d’hier (les conseillers d’Etat genevois François Picot et Aloys Werner) et d’aujourd’hui, comme Grégoire Junod, le conseiller municipal lausannois aux prises avec les nuits de la capitale vaudoise, ou Cyril Aellen, l’un des derniers présidents des libéraux genevois. Michel Barde, qui a été le patron des patrons du bout du Léman, et Muriel Siki, qui a présenté le téléjournal, sont aussi du nombre.

L’archiviste a également mis au jour de curieux face-à-face. René Pomier-Layragues, aviateur vedette de la Deuxième Guerre mondiale, et l’amiral Charles Platon, fusillé en 1944 comme collaborateur, ont tous deux la vaillante Genevoise comme ancêtre. Une Claparède de la descendance s’est remariée avec un Ricolfi Doria, la famille maternelle de l’actuel héritier des Savoie. Entre Mère Royaume et le duc Charles-Emmanuel, l’imprudent agresseur de Genève, la boucle généalogique est bouclée.

Une première cousinade s’est tenue en 2002, à l’occasion du 400e anniversaire de l’Escalade. Depuis lors, un groupe s’est créé sur Facebook, avec une cinquantaine d’adhérents. «Ne croyez pas que nous ne parlions que d’histoire quand nous nous rencontrons», assure Cécile Coutau, l’une des chevilles ouvrières de ces liens familiaux. «Nous représentons la 14e génération de descendants, mais nous vivons de plain-pied dans l’époque des réseaux, et c’est un plaisir d’en créer un nouveau.»

Pour en savoir plus et trouver la liste complète des descendants: le groupe «Descendance de Dame Royaume» sur Facebook, et www.dameroyaume.com

Roger Rosset prend note d’une dizaine de naissances par an, et a enregistré son premier couple de pacsés