«Ma mère m’a supplié de revenir, j’ai refusé»

Asile Deux mineurs non accompagnés racontent la traversée de la Méditerranée

Face à la hausse du nombre de jeunes migrants, Genève a créé une task force et ouvert des classes d’accueil

A 18 ans juste passés, Merih* connaît déjà le prix de la vie. Pour l’avoir vue maintes fois disputée à la mort sur le rafiot pourri qui l’arrachait à l’Afrique. Il quittait alors de la plus dangereuse manière son Soudan natal, où sa famille, originaire de l’Erythrée en guerre, était promise à un avenir de sans-papiers méprisés. «Au Soudan, j’aurais été un éternel émigré, car ce pays ne régularise pas les étrangers, raconte le jeune homme. Comme chrétien, je ne pouvais pas faire d’études à Khartoum et l’école anglaise était trop chère. Avec deux frères à Genève, il fallait que je tente ma chance aussi.» Traverser la mer pour rejoindre le paradis. Sait-on, lorsqu’on a 16 ans à Khartoum et qu’on rêve d’Europe, sait-on les bateaux surchargés et abandonnés aux vagues de la Méditerranée? Sait-on les cris, la faim, la soif, la grande bleue qui s’ouvre et engloutit ceux qui poursuivaient un rêve? Sait-on que la prière n’y suffira pas? «Oui, on sait tout cela, répond Merih. En Afrique aussi, les journaux diffusent les images des bateaux en perdition. Mais on n’a pas le choix.» Prendre le risque de mourir plutôt que de vivre comme une moitié d’homme.

L’afflux de migrants en Méditerranée n’épargne pas la Suisse. A Genève, il a fallu ouvrir quatre classes d’accueil supplémentaires depuis décembre dernier, dont une deuxième classe d’alphabétisation, face à la centaine de mineurs non accompagnés (MNA) arrivés depuis l’an dernier. «Des classes qui, contrairement aux préjugés, sont probablement les plus studieuses du canton!» se félicite Joël Petoud, directeur du Service de l’accueil du postobligatoire. «Car les élèves sont preneurs de tout ce qu’on leur offre. Ils savent que l’école est leur planche de salut et ils investissent beaucoup dans les relations avec les professeurs.» Merih, ou la preuve par l’acte: maîtrisant déjà quatre langues, le jeune Erythréen vient de commencer l’italien. Après un an et demi seulement en classe d’accueil puis d’intégration, il est fier d’entamer cet automne l’école de commerce. Un enthousiasme que constate aussi Yann Boggio, secrétaire général de la Fondation genevoise pour l’animation socioculturelle (FASE): «Il y a une grande violence à être arraché adolescent à son milieu social. Le passage chez nous adoucit la rupture.»

Pour Merih, celle-ci commence un soir d’été. Il quitte le Soudan sans prévenir, «parce que ma mère n’aurait pas supporté». Une fois en Libye, alors que son frère à Genève s’est acquitté de 1600 dollars aux passeurs, Merih est enfermé dans le sous-sol d’une maison, avec 300 personnes. Deux mois sous terre, sans faire de bruit, de peur d’être dénoncé par les voisins et jeté en prison. Jusqu’au soir où, enfin, arrive le camion qui le mènera au rivage, moyennant encore 1600 dollars. «J’ai pu appeler ma mère. Elle m’a supplié de revenir, j’ai refusé.» La voix du garçon se brise, comme à chaque fois qu’il parle d’elle.

Ce soir-là sera un faux départ. Car l’embarcation est surchargée et l’Erythréen est débarqué. Encore onze jours à attendre, de l’autre côté de l’Europe qui lui sourit, croit-il. Et enfin l’épreuve du large, désirée, redoutée. Il n’a oublié ni la date ni la couleur du ciel: le 23 septembre 2013, vers minuit. «On nous a fait monter sur un canot pneumatique pour rejoindre un bateau de pêche. Quand on est arrivés, j’ai constaté qu’il était très, très vieux.» Pendant deux jours et autant de nuits, il faut écoper l’eau qui s’infiltre, parmi les femmes et les enfants en souffrance. Et toujours pas de terre en vue. «J’ai prié. Ma seule peur, c’était pour ma mère. Je craignais qu’elle ne survive pas à ma mort.» Merih couvre son visage et laisse couler son chagrin. Jusqu’au souvenir de la lumière dans la nuit: «On a vu arriver un bateau italien pour nous sauver. Il était immense. Aussi grand que le Titanic!» Aussi beau que sa délivrance. Débarqué en Sicile, Merih quittera rapidement l’île, grâce à des Erythréens convertis dans le business de passeurs vers le nord.

Quelques mois plus tôt, en mars 2013, le Conseil d’Etat genevois mettait sur pied une task force interdépartementale pour améliorer les conditions d’accueil, afin que les jeunes ne soient plus logés avec des requérants adultes. Un premier objectif était donc de reconstruire le foyer de Saconnex, peu adapté. Ce que confirme Merih avec humour: «En Afrique, je me représentais l’Europe comme le paradis. Ce foyer n’y avait pas sa place!» L’Office des bâtiments travaille actuellement à rectifier le tir avec l’Hospice général. Seconde recommandation de la task force: améliorer le taux d’encadrement des jeunes sur les modèles vaudois et valaisan, jugés plus performants: «Malgré son manque de budget, l’Hospice général a récemment engagé des collaborateurs pour mieux encadrer ces jeunes. Il faudrait maintenant compléter l’équipe avec des éducateurs qui puissent jouer le rôle de référent parental», explique Christina Kitsos, chargée des affaires migratoires au Département de l’instruction publique (DIP) et coordinatrice de la task force. Elle précise que le DIP a aussi accordé un petit budget à la FASE pour l’encadrement d’activités extrascolaires, centres aérés ou camps. La task force prévoit aussi de mettre sur pied un soutien scolaire, sous forme de tutorat exercé par des enseignants à la retraite ou des bénévoles. «L’interface entre le monde scolaire et professionnel, avec des maîtres d’apprentissage, est aussi une de nos priorités», explique Yann Boggio. Car certains jeunes, africains et afghans notamment, manquent de réseaux utiles à l’intégration et à l’insertion future sur le marché de l’emploi. Contrairement aux Kosovars ou aux Portugais, par exemple. «Les MNA sont pris en charge comme n’importe quels autres migrants allophones d’Europe, atteste Joël Petoud. Ils peuvent faire des études, avec les mêmes chances que les autres.» Mais leur avenir est plus incertain. Même si leur demande d’asile est rejetée, ils bénéficient souvent d’une admission provisoire. Mais certains sont tout de même déboutés.

Or, quand on a effectué l’aller en enfer, on n’envisage pas le retour dans la même classe. On n’envisage pas de retour du tout. C’est implicite dans les propos de Merih, limpide dans ceux de son ami somalien de 17 ans, Hasan*: «Depuis la Somalie, j’ai voyagé à pied, en voiture, en bateau. J’ai traversé l’Ethiopie, le Soudan, le Tchad, la Libye. J’ai mis six mois à arriver en Italie, ça m’a coûté 8000 dollars. Je ne peux pas imaginer mon futur, mais je ne veux pas rentrer.» A cause des onze frères et sœurs restés en Somalie et qui fondent leur espoir sur lui, à cause du danger tant de fois déjoué. Pourtant il répète, fermement, comme un grand, «non je n’ai pas eu peur». Puis fond en larmes. Ceux que la mer a épargnés garderont toujours du sel au coin des yeux.

* Prénoms d’emprunt

«Ces classes sont probablement les plus studieuses du canton, contrairementaux préjugés!»

«J’ai mis six mois à arriver en Italie. Je ne peux pas imaginer mon futur, mais je ne veux pas rentrer»