Europe

Le merveilleux rêve suisse des partisans du Brexit

Un documentaire britannique en faveur de la sortie de l’UE cartonne sur le Web. Son argument imparable: l’impeccable modèle suisse devrait inspirer la Grande-Bretagne (avec vidéo)

«C'est très agréable d'arriver à Zurich, la gare est très plaisante, la ville est très plaisante, en fait tout est très plaisant. Tous les clichés sont vrais. Tout est si simple, si efficace, et les gens sont si polis. Après tout, c'est le pays où la qualité de vie est la plus élevée du monde.»

Petits violons guillerets à l'appui, la Limmat sous le soleil, opulentes vitrines de bijoutiers et maisons de maître parfaitement restaurées: la prospérité suisse est l'un des arguments clés du documentaire «Brexit, le film», sorti en grande pompe au Royaume-Uni d'abord dans un cinéma de Leicester Square en présence de grands noms partisans du Brexit, et disponible gratuitement depuis sur le web, où plus d'un million d'internautes ont visionné tout ou partie du film en dix jours.

Même s'il est impossible de savoir combien de personnes ont réellement visionné le film en entier sur YouTube ou sur Vimeo (il dure tout de même 1h11), le succès est incontestable. Et la Suisse a trouvé avec son réalisateur le libertarien Martin Durkin un héraut de choc, qui pourrait faire valoir des droits à Présence Suisse. 

(Reportage en Suisse extrait du film de Martin Durkin)

Car autant la description de l'Union est apocalyptique, forteresse fermée sur elle-même, peuplée d'eurocrates trop payés, et bardée d'innombrables normes ridicules (plus d'une centaine de règles entreraient en vigueur pour la confection d'oreillers en plumes), autant la parenthèse helvétique est enchantée. Martin Durkin est tombé amoureux de la Suisse, de son système politique et de ses entreprises. «Nestlé, Novartis, Glencore: les plus belles compagnies européennes ne viennent pas de l'UE» explique-t-il ainsi.

Suivez mon regard: oui, un pays peut régater dans la grande compétition mondiale et s'en sortir plus que bien. Tout seul. Faible taux de chômage, vraie démocratie, ouverture sur le monde qui bouge: l'auteur de documentaires sur Margaret Thatcher «la révolutionnaire», ou sur la crise du climat qui n'en est pas une selon lui, celui qui réclame régulièrement le démantèlement de son ancien employeur la BBC, n'a pas de mots assez doux pour vanter la réussite du modèle helvétique.

La Suisse, havre de prospérité démocratique

Deux traits suisses sont retenus par le cinéaste. Le pays est d'abord éminemment démocratique. «La raison du succès de la Suisse c'est qu'elle n'est pas membre de l'UE», explique dans un petit rire Roger Köppel, présenté comme «éditeur du magazine Weltwoche» – sans mention aucune de ses affinités et responsabilités politiques. «Nous sommes l'antithèse de l'Europe avec notre modèle qui part de la base, et non qui est imposé de haut en bas. Les politiciens sont forcés de faire ce que décide le peuple», explique le conseiller national UDC. 

Deuxième caractéristique: la Suisse est un des pays les moins régulés du monde, explique à son tour l'ancien syndicaliste et économiste Beat Kappeler: «Trop de règles étouffent l'innovation et limitent la créativité». Et son conseil: «Faites comme les Suisses, passez quelques accords avec l'UE, soyez indépendants et regardez le monde.» Il faut noter dans cet esprit l'immense nostalgie qui traverse le film pour le Royaume-Uni du XIXe siècle jusqu'en 1914, cette période où le pays dominait la planète. 

(Le film dans sa totalité)

Une vision partielle

Le Royaume-Uni pourrait-il adopter le modèle suisse? Les intervenants du film en sont persuadés. Leur vision idéale de la Suisse manque pourtant d'une dimension essentielle du succès helvétique. Sans qu'elle en fasse partie, la Suisse tire une grande partie de sa richesse de l'Union européenne via ses accords bilatéraux. C'est grâce à eux que l'UE représentait 45% des exportations et 66% des importations en 2015.

Or si elle quitte l'UE, la Grande-Bretagne sera traitée avec un statut d'Etat tiers, a déjà menacé Jean-Claude Juncker, le président de la Commission. Bruxelles a déjà dit que le modèle suisse pour elle était caduc, et que jamais plus elle ne se mettrait en situation de devoir négocier un tel fardeau. Autrement dit: les chances que Londres puisse négocier des traités similaires aux bilatérales sont très faibles. Le film passe aussi sous silence un grand manque dans les bilatérales: l'accès aux marchés financiers de l'Union, stratégique, et toujours fermé aux Suisses. Or c'est l'un des fers de lance du Royaume-Uni, à la source de la prospérité de la City.

Le film se garde aussi de mentionner que Berne verse une contribution importante à l'Union, à titre de contribution à l'élargissement à l'Est (1,3 milliard de francs depuis 2008). Elle doit accepter ses décisions, alors qu'elle n'a pas voix au chapitre. Ainsi sur l'extension de la libre-circulation à la Croatie, nouveau membre de l'UE.

Après la votation du 9 février 2014 contre «l'immigration de masse», le gouvernement avait estimé qu'il ne pouvait plus signer le protocole prévu avec la Croatie. L'UE avait réagi en suspendant la participation de la Suisse à plusieurs programmes, dont un dédié à la recherche et le programme européen pour étudiants Erasmus+. Deux ans plus tard, le gouvernement vient tout juste de signer l'accord, qui doit encore passer au parlement. Cet exemple, emblématique de la dépendance de la Suisse envers une Union dont elle ne fait pas partie, montre aussi les limites de la démocratie suisse magnifiée par le documentaire.

Enfin, le film n'évoque pas les difficultés que traverse un pays relativement isolé en période de turbulences. Oui, la Suisse bénéficie aujourd'hui d'un réseau de 28 accords de libre-échange avec 38 partenaires en dehors de l'UE, mais elle n'a pas réussi à inclure le chapitre des services financiers dans son accord passé avec le Japon, qui garde le sujet pour ses négociations avec l'Union. De même, la Suisse n'a aucun moyen de peser sur les négociations de l'UE avec les Etats-Unis sur le TTIP (Partenariat transatlantique de commerce et d’investissement), alors qu'elle sera évidemment concernée au premier chef par ses conséquences.

 «Je veux la création d'une "Britzerland"» avait déclaré en 2012 Boris Johnson, l'ex-maire de Londres et actuel poids lourd de la campagne du Brexit dans une interview à la WeltWoche, déjà elle. Pas sûr pourtant que le modèle suisse vanté dans «Brexit: le film» soit adapté à la situation britannique. Reste un documentaire très bien fait, théâtral, avec de passionnantes images d'archives, des animations assez drôles et de troublantes questions sur la montée de l'extrême droite. Manque de transparence, omniprésence des technocrates et entre-soi élitiste: il faut voir la tête des passants de Bruxelles à qui le réalisateur demande d'identifier des portraits de Jean-Claude Juncker, Donald Tusk ou Martin Schulz. Facile, mais efficace.

En Suisse aussi, le film devrait bien marcher...


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