A première vue, c'est une histoire qui ne sort guère de l'ordinaire des faits divers. Elle est pourtant devenue un cas d'école pour la police vaudoise comme pour l'hôpital psychiatrique de Cery, où l'on s'est interrogé a posteriori sur la prise en charge du «forcené à la hache» qui a attaqué début août une villa de Blonay, sur les hauts de Montreux. Car l'affaire met brutalement en évidence les défaillances des institutions confrontées à des personnes frappées par des troubles psychologiques aggravés.

Pour Julien, le vendredi 4 août commence comme un cauchemar. A 7 heures et quart du matin, il est réveillé en sursaut par un énorme bruit, rapidement suivi par une pluie de verre brisé. Puis de nouveaux coups assourdissants retentissent au rez-de-chaussée de sa villa. A pas prudents, il sort de sa chambre du premier étage et se retrouve nez à nez avec un jeune homme tenant à la main une hache: c'est l'ex-ami de sa sœur qu'il n'a pas revu depuis des mois.

L'intrus ne manifestant aucune intention de violence, Julien le ramène dans son salon, d'où il appelle la police après avoir constaté l'ampleur des dégâts. Une porte-fenêtre et l'immense baie vitrée ont été défoncées. Complètement déphasé, Philippe, l'assaillant, explique de façon confuse les raisons de son acte.

Peu après, les polices municipales de Blonay et Saint-Légier se saisissent sans difficulté de Philippe, qu'elles remettent vers 8 h 30 à la gendarmerie de Montreux. Julien croit être au terme de ce cauchemar matinal et, connaissant les difficultés psychologiques de l'ex-ami de sa sœur, renonce à déposer plainte.

Il est loin d'être au bout de ses surprises. Sur le coup des 10 h , un agent lui téléphone pour lui annoncer que le «forcené» a été remis en liberté. Eh oui, explique en substance le gendarme, «le médecin de garde n'était pas disponible et on a choisi de remettre votre agresseur à son père. Après tout, vous n'aviez pas porté plainte». Julien s'affole: la famille de Philippe habite à proximité de chez lui. Dès lors, l'état d'esprit délirant dans lequel il a trouvé le jeune homme quelques heures plus tôt lui fait redouter que le drame ne rebondisse.

Aujourd'hui, l'état-major de la gendarmerie justifie cette libération accélérée. «En l'absence de plainte, elle entrait dans le cadre des trois options qui s'offraient aux gendarmes: nous pouvions légitimement ne rien faire; ou faire examiner l'agresseur par un médecin; ou le remettre à un membre de sa famille.» Cette dernière solution a finalement été retenue parce qu'elle apparaissait comme la plus humaine, et aussi la plus simple.

Ce vendredi matin-là, Julien ne parvient pas à comprendre ce choix et se résout à porter plainte. L'attitude de la police change alors du tout au tout. Le vendredi après-midi déjà, des agents en civil débarquent au domicile des parents de Philippe, où ce dernier a trouvé refuge. Cette fois, l'arrestation est brutale et les policiers se permettent même un début de perquisition avant d'embarquer leur client. Sans lui laisser le temps d'enfiler des chaussures ou de retrouver ses lunettes de myope.

Philippe est emmené à la préfecture de Vevey où il est entendu par un juge d'instruction, Pierre-Henry Knebel. Celui-là sera le premier à tenter de comprendre comment le jeune homme en est arrivé à commettre son acte de démence. Comme il apparaîtra plus tard, le passé médical de Philippe est déjà chargé: âgé de 24 ans, il est suivi depuis six ans pour des troubles à tendance schizoïde.

«Ce matin-là, je rentrais d'une fête, explique Philippe. Arrivé à Blonay, j'ai ressenti le besoin de parler à Julien, que j'avais considéré pendant des années comme un grand frère spirituel. Arrivé dans le jardin, je suis resté agenouillé durant un très long moment sur le sentier menant à la villa, les mains sur la nuque parce que je pensais devoir être capturé. Rien ne se passant, je me suis alors emparé de la hache du bûcher.» Etudiant en psychologie depuis trois ans à l'Université de Lausanne, Philippe se livre à un auto-diagnostic: «J'ai été frappé par une décompensation psychotique.»

Malgré l'évidence du tourment psychologique qui le frappe, l'encadrement de Philippe par l'institution médicale va se révéler fort discutable. D'abord, le médecin de garde qui, dans l'après-midi du vendredi, finit par rencontrer le jeune homme en crise est angiologue. Soit un expert en flux sanguins dont l'art n'est plus considéré depuis quelques siècles comme étant propice à l'appréciation des humeurs, et qui se contente donc d'un entretien de quelques minutes avant de signer un formulaire d'«hospitalisation d'office».

Philippe se retrouve alors à l'hôpital psychiatrique de Cery. Après avoir subi une injection musclée, été placé une trentaine d'heures en salle d'isolement, l'étudiant en psychologie accuse: «On a seulement cherché à me casser. Les produits que l'on m'a inoculé m'ont réduit à un état catatonique. Mais ils n'ont servi en rien à réduire la décompensation psychotique dont je souffrais. Les médecins n'ont cherché qu'à calmer le fauve.»

Au terme de ce domptage, Philippe se retrouve paradoxalement dans une section ouverte de l'hôpital. «Une de celles où l'on traite les dépressifs, des patients qui n'ont rien à voir avec l'état où je me trouvais. Il aurait fallu me placer dans la section fermée des schizophrènes, ce qui m'aurait permis de rencontrer des soignants formés pour prendre en charge un cas comme le mien.»

Philippe n'en profitera pas moins de la liberté de mouvement qui lui est laissée. Il s'évadera quatre fois entre le samedi 5 août et le mardi suivant. A chaque fois, le personnel de Cery s'en tient à un principe légal: «Dès qu'un patient passe les murs de l'établissement, son sort n'est plus de notre ressort. Au-delà, c'est à la police ou aux proches d'intervenir.»

Dès lors, la gendarmerie a dû se remettre quatre fois sur la piste du «forcené à la hache». Comme on l'imagine, Julien n'a pas du tout apprécié ces escapades, son agresseur profitant de l'une d'entre elles pour lui adresser un message téléphonique guère réconfortant. Mais après cette série d'évasions et un nouveau colloque infructueux avec le personnel soignant, Philippe a finalement rencontré un médecin qui est parvenu à établir une relation de confiance: «A partir de là, j'ai accepté de me comporter comme le gentil membre du club Méditerranée qu'était la section où l'on m'avait parqué.» Cette docilité a permis à Philippe de retrouver très officiellement sa liberté le vendredi 11 août, moyennant l'engagement à suivre un traitement ambulatoire.

Mais aujourd'hui encore, la «victime» Julien et l'«agresseur» Philippe restent abasourdis par la légèreté caricaturale dont les institutions ont fait preuve à l'égard de leurs sécurités respectives. Et l'un comme l'autre sont déterminés à user des procédures à leur disposition pour dénoncer ce manque d'efficience.