Nouvelles technologies

Messagerie privée d’Hillary Clinton: une pratique interdite en Suisse

L’affaire qui embarrasse l’ancienne secrétaire d’Etat américaine révèle des pratiques interdites en Suisse. Au sein du gouvernement et de l’administration fédérale, l’utilisation de moyens de communication privés est bannie

Pas de messageries privées pour gouverner

«Emailgate» Hillary Clinton communiquait depuis son adresse électronique privée

Une pratique interdite en Suisse. Les conseillers fédéraux utilisent des systèmes protégés

En Suisse, les experts doivent se pincer pour y croire. Pendant toutes les années où elle dirigeait la diplomatie américaine, Hillary Clinton a utilisé sa messagerie privée et non celle du gouvernement pour toutes ses communications, aussi bien avec ses collaborateurs qu’avec sa famille. Or, sa messagerie, hébergée sur un serveur privé, n’était apparemment pas protégée comme elle aurait dû l’être.

«Il est aberrant d’utiliser des moyens privés pour transmettre des informations sensibles», réagit l’avocat genevois Nicolas Capt, spécialiste du droit de la communication et des nouvelles technologies. Solange Ghernaouti, professeure en cybersécurité à l’Université de Lausanne, est à l’unisson. «L’utilisation des moyens techniques mis en place par l’administration et le respect des procédures sont la seule manière de maîtriser les risques.» C’est pourquoi, précise Nicolas Capt, à peu près partout en Suisse «les administrations ont pour principe de n’autoriser que l’usage de la messagerie officielle pour des raisons de sécurité».

Au sein de la Confédération par exemple, l’utilisation des moyens de communication privés à des fins professionnelles est interdite pour les collaborateurs de l’administration du bas en haut de l’échelle, précise l’unité de pilotage informatique de la Confédération, rattachée au Département fédéral des finances. «L’utilisation à des fins professionnelles de moyens relevant des technologies de l’information et de la communication privés ainsi que de logiciels ou de services achetés en privé est interdite», prescrivent des directives internes baptisées «Protection de base des TIC dans l’administration fédérale».

Les conseillers fédéraux, eux, ne sont pas soumis à ces règles. Mais ils reçoivent de la Confédération, dès leur entrée en fonction, un équipement complet de moyens de communication – téléphones portables, ordinateurs, fax, etc. – qu’ils ont le droit d’utiliser aussi à des fins privées, explique le porte-parole du gouvernement, André Simonazzi.

Ces appareils bénéficient d’une sécurisation aujourd’hui haut de gamme. En particulier, après l’affaire qui a coûté son poste à l’ancien président de la Banque nationale Philipp Hildebrand, le Conseil fédéral a suivi les recommandations des commissions de gestion du parlement et pourvu les téléphones des membres du gouvernement d’un système de cryptage des conversations.

Les mesures les plus drastiques sont évidemment vidées de leur sens quand des moyens de communication privés sont employés en parallèle, qui éludent toutes les procédures à suivre – modification fréquente des mots de passe, etc. Or les tentations sont grandes. «On a déjà vu au sein d’institutions publiques et privées de renom des employés qui redirectionnaient des contenus sur leur messagerie privée pour travailler chez eux le week-end», observe Solange Ghernaouti. Ou qui mettent des dossiers en Dropbox, constate Nicolas Capt, pour qui de tels comportements «démultiplient le risque d’attaque informatique».

La question reste de savoir pourquoi Hillary Clinton a choisi d’utiliser une messagerie privée. Par simple commodité? Par manque de sensibilisation? Avait-elle des raisons de se méfier ou de contourner les procédures en place, à moins que les outils mis à sa disposition n’aient pas été suffisamment adéquats? s’interroge la spécialiste lausannoise, qui dit ne pouvoir émettre à ce sujet que des hypothèses.

Aux Etats-Unis, les règles légales ne semblent pas interdire clairement l’utilisation d’une messagerie privée par le chef d’un département. Hillary Clinton n’aurait donc pas eu d’obligation formelle de n’utiliser que la messagerie officielle. Les récentes révélations l’ont toutefois mise dans une délicate posture. L’affaire a en effet été révélée en marge des travaux de la commission d’enquête sur l’attentat de Benghazi, en Libye, qui a coûté la vie à quatre citoyens américains, dont l’ambassadeur Chris Stevens. Le Département d’Etat a dû concéder dans ce cadre qu’il ne possédait pas les échanges de mails de son ex-cheffe. Hillary Clinton a tout de suite indiqué qu’elle mettait à disposition 55 000 pages de messages, mais le mal était fait. La commission a réagi en s’étonnant que Mme Clinton soit la seule personne qui puisse décider elle-même quels documents le peuple américain est en droit de voir. Une ombre au tableau pour celle qui pourrait bien briguer la succession de Barack Obama à la Maison-Blanche.

Après l’affaire Hildebrand, les téléphones des conseillers fédéraux ont été cryptés

Publicité