Fier et massif, le beau château de Marschlins se dresse dans la plaine du Rhin, près d’Igis dans les Grisons. La fierté et la constance sont également des traits de caractère de Meta von Salis, qui voit le jour en 1855 entre les murs de ce château. Trois des cinq membres de la fratrie von Salis meurent très jeunes, dont l’unique frère. «Née pour être général!», affirme de Meta son sévère père, Ulysses. Cette fillette volontaire, renfermée, souvent nerveuse ne répond pas à ses attentes – et il le fait sentir à sa fille. Le réconfort spirituel de l’enfant est sa mère, qui lui raconte beaucoup de contes de fée et soutient l’intérêt précoce de Meta pour la lecture et la poésie, dans le dos de son tyrannique époux.

Parce qu’elle n’est pas autorisée à faire d’études après sa scolarité, la jeune femme se lance dans la profession d’éducatrice, qui lui permet de faire de longs séjours en Allemagne, en Italie, en Angleterre et en Irlande. Ce n’est qu’à l’âge de 28 ans qu’elle peut enfin entrer à l’université à Zurich. En 1887 déjà, seulement quatre ans plus tard, elle est la première femme des Grisons à obtenir le titre de docteur en histoire, en philosophie et en littérature. Alors que l’étudiante a publié encore sous le pseudonyme de «M. Willows», c’est sous son propre nom que «Mademoiselle le Docteur» s’engage pour les droits de la femme. Son premier article, intitulé «Ketzerische Neujahrsgedanken einer Frau» (Les réflexions hérétiques d’une femme pour le Nouvel an) est publié dans le «Zürcher Post» et fait sensation. C’est aussi à cette époque que se développe son amitié avec Friedrich Nietzsche, l’un des rares hommes avec qui Meta von Salis ait entretenu un rapport détendu dans sa vie. Nietzsche, d’origine modeste et assez peu ouvert avec les femmes, est fasciné par cette aristocrate éloquente, avec qui il passe beaucoup de temps l’été à Sils Maria. Meta von Salis parlera plus tard de cette amitié dans son ouvrage «Philosoph und Edelmensch».

1893 est une année fatidique. Lorsqu’une femme médecin de ses amis est accusée par erreur d’escroquerie, Meta von Salis vole à son secours et obtient son acquittement. Mais le juge n’apprécie pas la plume acérée de la féministe grisonne: il l’attaque en justice pour atteinte à l’honneur, et elle est condamnée à huit jours de prison. «Les pires expériences sont les meilleures lorsqu’elles nous font mûrir», écrit la condamnée au sujet de cette expérience. Mais à l’intérieur, elle est brisée. Lorsqu’elle tient peu après un exposé intitulé «Droit de vote des femmes et choix de la femme», il n’est guère écouté.

Meta von Salis en a assez de la Suisse. Elle part pour Capri avec son amie Hedwig Kym et vend le château de Marschlins. Le climat méridional lui permet de cicatriser les blessures de l’âme et elle écrit de nombreux poèmes. Lorsque son amie se marie à Bâle, Meta von Salis la suit dans cette ville. Elle passe les dernières années de sa vie en recluse. La Première Guerre mondiale la bouleverse. Elle se détourne de plus en plus du mouvement féministe, car les partis et les associations lui répugnent. Elle se défend aussi résolument contre le reproche d’être de tendance «rouge». Son idée d’une vie libre et individuelle est celle d’une vie où une femme aide les autres et où la femme, comme elle l’écrit dans un poème, «a le courage d’être elle-même».

L’ensemble des portraits des pionnières de la Suisse moderne feront l’objet d’une publication dans un livre qui paraîtra à l’automne 2014, édité par Avenir Suisse et Le Temps. A précommander ici