Est-il conseiller fédéral, leader d'opposition ou simplement fou du roi? Vendredi soir, devant l'assemblée de l'Albisgüetli, où il réunit chaque année ses plus fidèles supporters sous la bannière de l'UDC zurichoise, Christoph Blocher avait l'occasion d'apporter une réponse. Mais le nouveau ministre de la Justice a visiblement choisi de ne pas le faire.

Pourtant, dans le ton, on aurait pu croire que rien n'avait changé. Qu'il comptait bien rester le tribun qu'il a été. Toujours le même genre de blagues, toujours mêmes rires dans la salle. Après déjà dix secondes, et ensuite, à intervalles réguliers, durant les 80 minutes de son discours. Il faut dire que les 1350 places disponibles dans la salle avaient été vendues en l'espace de deux jours, à des cadres du parti et des retraités, principalement. Devant l'assemblée ébahie, Christoph Blocher a même profité de l'occasion pour raconter ses premiers pas en tant que conseiller fédéral.

Ton modéré

A peine arrivé dans ses nouveaux bureaux au Palais fédéral, a rapporté Christoph Blocher, son huissier lui aurait demandé quand il désirait qu'on lui serve le café le matin. «Apportez-moi le café quand j'en demande un», répond le ministre, plein de bon sens. Mais l'huissier rétorque que ce n'est pas si simple: «Nous tenons une liste, les décomptes sont faits séparément et contrôlés par le Département des finances. Vous devez à chaque fois me dire si vous prenez le café à titre privé ou à titre de représentation.» Christoph Blocher propose alors de payer l'achat du café lui-même, pour qu'un décompte ne soit pas nécessaire. Mais l'huissier répond que cela n'est possible, car les invités du Département des affaires étrangères, également situé dans l'aile ouest du Palais fédéral, utilisent cette machine, et une fois par semaine, tout comme les conseillers fédéraux pendant la séance du gouvernement. «Il faut donc noter et comptabiliser, conclut Christoph Blocher, mais le problème, avec toute cette bureaucratie, la tasse de café revient peut-être à 4 francs, alors qu'à l'achat, il n'en coûte qu'un seul.» Entre-temps, les huissiers ont trouvé un système plus sensé. C'est Christoph Blocher qui paie le café pour tout le monde, également aux autres conseillers fédéraux. «J'arrêterai peut-être après quelque temps, si le goût du café ne leur convient pas.» Eclats de rire dans la salle.

Reste que sur le fond, Christoph Blocher ne s'est que très peu avancé. Il n'a pas dit précisément comment il concevait sa nouvelle fonction. Par contre, ses attaques contre la classe politique, les fonctionnaires, les autres partis gouvernementaux et les abus en tout genre, surtout dans le droit d'asile, se sont limitées au strict minimum, tout juste assez pour ne pas devoir décevoir l'auditoire. Certaines, présentes dans la version écrite de son discours, ont même été biffées. «A dire vrai, je me suis ennuyé un peu», avoue un jeune militant, visiblement satisfait malgré tout.

Le nouveau conseiller fédéral s'est en revanche appliqué à livrer son testament politique à l'UDC zurichoise, qu'il a véritablement façonné selon ses convictions, durant les vingt-six ans qu'a durés sa présidence. «Ne vous reposez pas, continuez comme cela», «la paresse est le pire ennemi d'un parti politique» ou encore «restez fidèles à vos convictions, utilisez cette victoire», ou, plus surprenant: «une défaite ne reste pas toujours une défaite», etc. Pour sa part, Christoph Blocher – qui de son propre aveu n'en revient toujours pas d'avoir été élu – a assuré qu'il s'efforcerait de les défendre «de toutes ses forces au Conseil fédéral.» Il espère pouvoir y opérer un tournant bourgeois. La transformation du tribun en homme d'Etat aura peut-être tout de même lieu.