Le ténor genevois, pénaliste indocile et intarissable, familier des arts et des lettres, soucieux de la forme plus encore que du fond, bretteur de prétoire souvent surmédiatisé, est-il devenu une espèce en voie de disparition?

Dans un paysage judiciaire en pleine mutation, l’avocat a évolué vers plus de technicité et moins d’effet. Certains résistent encore à cette sorte de fonctionnarisation de la profession, mais la lutte est inégale. Des générations de plaideurs, dont Marc Bonnant, dit le Mozart du barreau, est le spécimen sans doute le plus achevé, laissent la place à une relève qui doit désormais composer avec un univers où l’oralité des débats est réduite à sa portion congrue. Dans ce système, selon la formule du bâtonnier Jean-Marc Carnicé, «la justice pénale a perdu de son panache».

Cela n’a rien d’une mauvaise querelle entre anciens et modernes. Le métier a beaucoup changé. Fini le temps où un plaideur pouvait passer une journée entière à disserter sur les tréfonds de l’âme pour faire oublier les turpitudes de son client et le rendre sympathique aux yeux d’un jury populaire perméable à la séduction. Très rares aussi les procès où le public se presse encore pour assister à l’affrontement des causes et des talents.

«On plaide de moins en moins et de plus en plus à l’anglaise», analyse l’avocat Charles Poncet. C’est-à-dire tranquillement, sans éclats, avec méthode et avec la conviction que cela ne sert pas à grand-chose, sauf à trouver la faille qui pourra convaincre le juge sans trop l’énerver. Plusieurs facteurs expliquent cette métamorphose à l’œuvre depuis deux décennies au moins.

«Rupture anthropologique»

Il y a d’abord ce que Marc Bonnant n’hésite pas à qualifier de «rupture anthropologique». L’avocat était avant tout un homme de culture, alors qu’aujourd’hui, il s’ébroue dans les codes. Le Tribunal fédéral le définit d’ailleurs comme un auxiliaire de la justice et un technicien du droit. «Deux formules injurieuses. La première a un côté subalterne qui ne me va pas du tout et la seconde illustre ce qui assèche le cœur et bride l’imagination», dit cette figure de l’éloquence. Le ténor genevois y voit aussi l’influence néfaste venue d’Amérique, là où l’homme de loi est «un commerçant ordinaire», où il vend du droit, où les études doivent devenir d’immenses structures conduites comme des entreprises. «Un métier spirituel s’est matérialisé», constate Marc Bonnant. Sans oublier que les domaines se sont multipliés, que les spécialités se sont affinées et que les jours de l’avocat généraliste sont plus que jamais comptés.

Privé de cette inspiration littéraire, le pénal n’a pas non plus échappé au changement de rythme. «La société attend que les choses aillent plus vite. L’oralité et les longues plaidoiries plaisent moins. Il y a un souci d’efficacité et de concision», explique Jean-Marc Carnicé. La nouvelle procédure unifiée – qui a entraîné la disparition du jury populaire, déplacé le centre de gravité de l’instruction vers le Ministère public, raréfié la citation de témoins au procès et limité les débats à l’essentiel – accentue encore les effets de ce nouveau style.

Aujourd’hui, le plaideur est poliment – mais pas toujours – prié d’annoncer la durée de son intervention. Le propos est plutôt d’ordre organisationnel mais il produit son effet. «Cela induit l’idée que l’avocat est limité dans le temps», souligne le bâtonnier. Certains perçoivent cette question comme une hérésie, alors que d’autres ont bien intégré l’idée que la capacité d’écoute et donc d’attention d’un magistrat n’est pas infinie.

Une fois que vous avez vu un client qui ment, des jurés qui veulent le pendre, des témoins qui disent des bêtises et un président qui vous interrompt, vous êtes prêts à tout affronter

Le pénaliste en herbe n’a désormais pas la tâche facile. «A 25 ans, je plaidais au moins deux fois par mois en correctionnelle et encore plus devant le Tribunal de police», se rappelle Charles Poncet. C’est du passé. Sous la pression du nombre et d’autres subtilités, les nominations d’office se font plus rares. Un stagiaire ne peut d’ailleurs plus recevoir ce type de mandat. Ce sont les maîtres de stage qui prennent le dossier et qui peuvent déléguer sous leur propre responsabilité. «Certains jeunes avocats, qui viennent me voir en visite de courtoisie, arrivent au bout de leur stage sans avoir plaidé au pénal, ni assisté à une audience du Ministère public. Je leur dis qu’il faut vivre cela même si c’est pour faire tout autre chose après», relève Jean-Marc Carnicé.

Fin du spectacle permanent

L’avocat et professeur Dominique Poncet disait l’importance du procès en ces termes: «Une fois que vous avez vu un client qui ment, des jurés qui veulent le pendre, des témoins qui disent des bêtises et un président qui vous interrompt, vous êtes prêts à tout affronter.» Non seulement cette école se perd, mais les jeunes ont aussi bien moins l’occasion d’observer la résistance de leurs aînés en cours de procédure. La possibilité du huis clos, introduite en 1994 pour la chambre d’accusation lors des prolongations de détention, et qui visait surtout à protéger le détenu d’une presse très présente en cours d’enquête, a marqué le début d’une justice calfeutrée et la fin d’un spectacle permanent, formateur à l’indiscipline et aussi propice à l’émergence des talents.

Avec le nouveau Tribunal des mesures de contrainte de 2011, toute cette partie se joue à guichets fermés. Dans un article de la revue du Jeune Barreau, publié cet automne, Me Guglielmo Palumbo s’offusquait d’ailleurs de devoir y plaider assis. «Démontrer l’absence de charges suffisantes, demander la liberté d’un homme, c’est s’indigner […] Autant d’actes qui ne s’accomplissent pas assis mais debout, sauf à les réaliser avec un goût amer de compromission et de connivence.»

Un avenir pas si sombre

Cette indépendance de l’avocat demeure un sujet sensible. De même que la capacité des nouvelles générations à tenir tête à la machine judiciaire. Dans un discours prononcé à l’occasion du dernier banquet de l’Ordre, le bâtonnier a émis l’idée de supprimer du serment la mention qui fait référence au «respect dû aux tribunaux et aux autorités», car elle induit une forme de soumission. Bien qu’il conçoive ce respect comme indispensable, Jean-Marc Carnicé préférerait limiter l’engagement de l’avocat aux qualités humaines et professionnelles.

Alors, sombre l’avenir des pénalistes? Pas tant que cela. Même si Marc Bonnant trouve que «le peuple des avocats a bien changé» et s’est évidemment trop «démocratisé» à son goût, il reste de belles choses à accomplir. Lui aussi rappelle ce que disait Dominique Poncet. «Le talent est une grâce mais ce qui fait l’avocat, c’est le travail. C’est un métier qui tue celui qu’il fait vivre.» D’ailleurs, en l’étude Bonnant, personne n’ose prononcer le mot «vacances». Tout au plus, ose-t-on dire «changer de fatigue» ou «aller se ressourcer au Mont-Athos», s’amuse le maître sous le regard secrètement horrifié d’une jeune stagiaire. Finalement, la tragédie grecque n’est jamais très loin du Bourg-de-Four même si elle s’exprime autrement. Face à des juges qui connaissent par avance le dossier et qui se sont sans doute déjà forgé un avis, le défi est encore plus grand aujourd’hui pour l’avocat. Mais qu’il se rassure. Les magistrats, certains du moins, avouent apprécier les envolées qui allient utilement l’argument à l’emphase. Tout est question de dosage.