Justice

La métamorphose de la star déchue de Credit Suisse

A son procès de Genève, l’ancien gérant, accusé d’avoir détourné quelque 150 millions de dollars sur les comptes d’un ancien premier ministre géorgien et d’un oligarque russe, a évoqué l’expérience de la prison. Récit d’audience

C’est un homme amaigri mais plutôt serein qui comparaît depuis lundi devant le Tribunal correctionnel de Genève. Patrice L., gérant déchu de Credit Suisse, doit répondre d’un détournement colossal de quelque 150 millions de dollars. Le quinquagénaire, en jean et baskets pour affronter ce rendez-vous, évoque les courriers qu’il rédige en prison afin d’aider les détenus dans leurs démarches et «entretenir» son propre cerveau. «Je le fais avec plaisir et cela me donne le sentiment de servir à quelque chose», précise celui qui a longtemps manipulé la fortune de l’ancien premier ministre géorgien Bidzina Ivanishvili ou encore de l’oligarque russe Vitaly Malkin.

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A la première question de la présidente Alexandra Banna, le prévenu répond sans hésiter: «Quand j’ai été engagé en 2004 par Credit Suisse, je n’avais pas d’expérience en matière bancaire.» Le Français, détenteur d’un diplôme en gestion et finance, évoque son parcours. Il y a eu une société d’audit, un poste de commercial dans une boîte pharmaceutique, puis de directeur des cosmétiques Yves Rocher pour la Russie. En 2001, il est transféré à Madrid mais retourne l’année suivante à Moscou et travaille pour une autre firme. Aucune expérience bancaire quand il arrive à Genève pour reprendre le desk Russie, Ukraine et Asie centrale de Credit Suisse, mais un goût certain pour les marchés. «Durant ma scolarité, j’avais remporté un prix à l’occasion d’un concours de simulation de portefeuilles boursiers.»

Milieu carcéral hostile

Avant d’entrer dans les détails infinis des opérations et autres malversations destinées à combler des pertes ou à s’enrichir – infractions pour l’essentiel reconnues – Patrice L. a encore été interrogé sur les maux qui l’ont conduit à être admis à La Métairie, une clinique psychiatrique du canton de Vaud. C’était quelques mois avant son arrestation de janvier 2016. «J’avais une santé de fer mais tout s’est dégradé à partir de 2009.» Des problèmes aux yeux, un stress permanent, de l’hypertension, un cancer et, pour finir, une dépression chronique avec des idées suicidaires. Aujourd’hui, le prévenu se porte mieux. Même si la détention n’a pas été une expérience de tout repos. Après avoir été pris pour un pédophile, «comme tout nouvel arrivant qui a plus de 40 ans», il a ensuite vécu la promiscuité avec des codétenus «hostiles «ou «désemparés».

La séparation d’avec les éléments les plus perturbateurs et le fait de pouvoir travailler à l’atelier de La Brenaz l’ont, dit-il, sauvé. Les 20 kilos perdus l’aident aussi à être en meilleure forme, même si une fatigue psychologique s’installe derrière les barreaux. «Il faut lutter contre la frustration intellectuelle et entretenir son cerveau.» D’où la rédaction des courriers pour les détenus. Quant à son avenir, Patrice L. ne voit pas trop de quoi il sera fait. Tous ses comptes bancaires et biens immobiliers, en Suisse, en Sardaigne et en France, sont saisis. Son épouse peut toutefois continuer à toucher un revenu mensuel.

Un feu d’artifice inaugural

L’interrogatoire se poursuivra encore mardi. Car cette première journée d’audience a surtout été marquée par un feu d’artifice de questions préjudicielles provenant des bancs des parties plaignantes. Celui-ci a été allumé par Me Giorgio Campá. Renvoi des débats, instruction complémentaire, expertise judiciaire, auditions de témoins, production de pièces, modification de l’acte d’accusation, tous les classiques ont défilé avec un succès finalement nul. Le tout a été rejeté par les juges au nom du principe de célérité.

Plus original, l’avocat de deux hommes d’affaires russes a demandé au tribunal de délivrer un mandat d’amener contre Bidzina Ivanishvili au cas où «l’envie lui prendrait d’aller serrer la main à Donald Trump la semaine prochaine à Davos». Le milliardaire géorgien, dont les comptes ont été siphonnés par le prévenu pour garnir ceux des autres clients, convoqué pour être entendu mercredi, produira un certificat médical pour expliquer son absence. Le tribunal a écarté la requête car «un mandat reste une mesure exceptionnelle, spécialement à l’encontre d’une partie plaignante».

«Partage du gâteau»

Cette mise en bouche a aussi été l’occasion pour les plaignants dont les comptes ont reçu l’argent détourné et qui craignent la confiscation de critiquer l’absence de contrôle de la banque. Même le procureur Yves Bertossa n’a pu résister à la tentation: «Il est vrai que Credit suisse a fauté lourdement dans sa surveillance et que cela l’engage très certainement civilement.» Au stade du procès pénal, le Ministère public estime toutefois que l’examen de ces défaillances n’a pas grand intérêt. Et de préciser: «Dans les 120 classeurs fédéraux de la procédure, il n’y a pas un seul indice de la complicité d’un autre employé de la banque.»

De leur côté, les avocats de Bidzina Ivanishvili, Mes Maurice Harari et Laurent Baeriswyl, ont résumé la position de leur richissime client avec une grande sobriété. «A ce jour, la banque, qui est notre seul débiteur dans cette affaire, n’a pas versé 1 franc. Nous avons une seule chose à dire: Credit Suisse, il faut payer.» Me Vincent Jeanneret, l’avocat de l’établissement, n’a pas dit si celui-ci comptait payer et surtout combien. Mais il soutient, jurisprudence du Tribunal fédéral à l’appui, que tous les fonds séquestrés doivent revenir à la banque lésée, laquelle se chargera d’indemniser qui de droit.

Un peu oubliée lors de cette matinée et de ses quatre heures de plaidoiries, la défense a déploré «ce salon où l’on discute comment se partager le gâteau». Pour Me Simon Ntah, il est temps de faire ce procès et de ne pas laisser Patrice L. «dans l’angoisse du jugement». Tout comme le procureur Bertossa, il a rappelé que le tribunal pourrait également décider de ne pas trancher le sort des fonds bloqués et renvoyer les parties à agir au civil si les questions financières s’avèrent trop complexes. Le premier vœu de voir les débats se tenir a été exaucé. La suite reste à écrire.

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