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La métaphore de la discorde

Antonio Hodgers attaque nommément une de nos journalistes. L’occasion de prendre de la hauteur sur la relation amour-haine entretenue par les médias et les politiques en Suisse romande

«Cette journaliste est amoureuse de Pierre Maudet comme une jeune fille est amoureuse de Justin Bieber.» Ces propos manifestement sexistes, «infantilisants, des stéréotypes qui réduisent la femme à une émotion, à un sentiment», selon Valérie Vuille, directrice de l’association féministe Décadrées, ont été formulés par le président du Conseil d’Etat genevois à l’encontre d’une journaliste de la rédaction du Temps, dimanche midi. Alors invité de l’émission radio Les Beaux Parleurs de la RTS, Antonio Hodgers poursuit: «Quand son idole, qui a échoué au Conseil fédéral, se voit tout à coup éclipsé par un autre concurrent, qu’est-ce qu’elle va faire, dans son article? Elle va démolir ce concurrent.»

A ce propos, lire aussi l'éditorial de notre rédacteur en chef: Un président du Conseil d’Etat ne devrait pas dire cela

L’outil de démolition en question? L’emploi d’une métaphore qui manifestement lui déplaît: «Antonio Hodgers est un surfeur quand Pierre Maudet s’apparente à un marathonien.» Pour rappel, cette phrase n’est pas un commentaire de la part de notre journaliste, mais elle a été empruntée à «un fin observateur de la scène politique genevoise», comme mentionné dans l’article en question. Néanmoins, le président estime que notre journaliste a un parti pris.

Lire également l'article en question: L’impétueux Antonio Hodgers, le surf et le Conseil fédéral

Médias et politiques, une relation amour-haine 

Un jugement que partage Nicolas Walder, président des Verts genevois, pour qui il s’agissait d’une «blague», d’une «pique comme aime bien en envoyer Antonio Hodgers». Et d’affirmer: «Nous connaissons les journalistes qui sont plus de droite ou de gauche, plus sensibles à une thématique qu’à une autre. Ils travaillent le plus honnêtement possible, mais il y a obligatoirement une opinion politique.»

Pour la députée Ensemble à gauche Jocelyne Haller, la phrase d’Antonio Hodgers «est du registre du sexisme. Dans sa terminologie, elle visait davantage à disqualifier la personne que son travail. Un point partout, la balle au centre.» Vincent Maitre, président du PDC, trouve ses propos «totalement déplacés et maladroits. J’imagine qu’il a voulu faire un trait d’humour tout en réglant ses comptes, mais cela reste inadéquat. Surtout quand on est président du gouvernement.»

Les médias et les politiques ont toujours entretenu une relation amour-haine. «Ils sont interdépendants, souligne encore Vincent Maitre. Les premiers ont besoin de grain à moudre, fourni par les seconds, et eux ont besoin des médias pour vendre leurs idées. […] Les journalistes ont la tentation de recourir, par instinct de survie économique, à des titres racoleurs et de rédiger des articles virulents ou sulfureux dans leur façon de parler des politiciens.» «La recherche du buzz ou de la petite phrase», comme le résume Nicolas Walder. Un phénomène qui pourrait s’amplifier, selon le Vert, car «aujourd’hui, le politicien mise énormément sur la communication. Et pour être vu, il prend plus de risques, s’exprime rapidement et prépare moins ses interviews.»

Le constat de Jocelyne Haller n’est pas très différent: «Nous restons relativement impuissants quant à la manière dont nos propos seront restitués. On m’a déjà interviewée en donnant plus de place dans l’article à mes détracteurs et en l’illustrant avec une photo de moi hilare. Cela induit nécessairement de la confiance ou de la méfiance, ce qui est dommage.»

«Des partis pris» 

Selon Vincent Maitre, si cette relation s’est dégradée ces derniers mois et a donné lieu à une série de procès et de plaintes déposées contre des médias ou journalistes de Suisse romande, c’est essentiellement en raison de cette perte de confiance. «Nous avons tous eu de mauvaises expériences, pointe-t-il. C’est pourquoi la majorité des politiques demandent à relire leurs citations avant toute publication. Au parlement, chaque député le sait: il y a des journalistes objectifs en qui on peut avoir confiance et à qui on peut faire des déclarations les yeux fermés, et d’autres qui vont systématiquement travestir nos propos.»

Céline Amaudruz, présidente de l’UDC Genève, en est sûre, «il n’y a plus de neutralité en Suisse romande. Les journaux comme le vôtre ont des partis pris ou des engagements, et cela se ressent dans les articles.» De son côté, la vice-présidente du Parti socialiste Caroline Marti observe une détérioration de la couverture des événements politiques plus que de la relation entretenue avec la presse: «Il y a moins de monde au sein des rédactions et cela se ressent lors de nos conférences de presse.»

Perte de confiance, petites phrases et stéréotypes: nous avons tenté d’obtenir le fin mot de l’histoire auprès d’Antonio Hodgers, celui-ci n’a pas répondu à notre demande.

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