Drogue

La méth fait des ravages en Romandie

Après Neuchâtel, c’est au tour de Fribourg d’être frappé par le fléau de la méthamphétamine, ou «crystal méth». Le canton a lancé une vaste opération policière fin 2017 pour tenter d’enrayer l’expansion de cette substance ultra-addictive qui ne cesse d’inquiéter en Suisse

Qui n’a pas déjà regardé un épisode de Breaking Bad? La série parmi les plus addictives relate les aventures de Walter White, paisible professeur de chimie qui sombre dans le crime, mettant ses talents au profit de la production de méthamphétamine. Véritable phénomène de société, la fiction aux quinze Emmy Awards a popularisé le nom de cette drogue de synthèse. Mais le grand public ignore encore trop souvent les effets dévastateurs de celle que l’on appelle communément «crystal», «crystal méth» ou encore «ice», en référence à sa forme de poudre de cristal. La substance est le nouveau cauchemar des polices et des autorités sanitaires des cantons romands.

La chute est vertigineuse, terrible, provoquant une descente aux enfers. L’addiction est ultra-rapide

Nicolas Dietrich, délégué aux questions liées aux addictions de Fribourg

«La méthamphétamine fait clairement partie des drogues les plus dangereuses», s’alarme Nicolas Dietrich, délégué aux questions liées aux addictions de Fribourg. Elle provoque la sécrétion de cinq fois plus de dopamine – la fameuse molécule du plaisir – que la cocaïne. Sa prise booste les performances, stimule la libido et aiguise le sentiment de toute-puissance. Et cela durant de très longues heures. «Mais la chute est vertigineuse, terrible, provoquant une descente aux enfers. L’addiction est ultra-rapide», prévient encore Nicolas Dietrich. Les accros à la méth finissent par ressembler à des zombies, décharnés, à la peau grisâtre, ne dormant ni ne mangeant plus. «Cela peut aller jusqu’à la perte de dents», précise-t-il.

Face à ce fléau, Fribourg a décidé l’année dernière de frapper fort. Le canton a mis sur pied une task force réunissant police, justice et services de l’Etat. Entre les mois d’août et d’octobre 2017, celle-ci va mener des actions coups de poing contre le milieu de la méth. Au total, 58 interpellations, 58 perquisitions, 69 personnes dénoncées pour infractions à la loi sur les stupéfiants. «Les chiffres peuvent paraître marginaux en comparaison avec ceux de la cocaïne ou du cannabis, souligne le chef de la police de sûreté fribourgeois Florian Walser. Mais les effets sont tels qu’il nous fallait agir.»

Un trafic organisé à l’abri des regards

L’objectif de la task force est de perturber le trafic, dans un premier temps, mais aussi d’améliorer la connaissance du milieu. «On est bien loin d’une organisation de type mafieux», explique William Scherrer, chef de la brigade des stupéfiants de la police cantonale fribourgeoise. Avec la méthamphétamine, pas de deal de rue. Le trafic s’organise à l’abri des regards, dans des appartements ou lors de soirées privées. Il faut connaître un nom, une adresse, pour s’en procurer. Il est possible d’en acheter sur le Darknet, mais cette procédure demeure secondaire.

Quasiment 100% des dealers sont eux-mêmes consommateurs et font de la revente pour payer leurs propres doses. Un toxicomane oscille entre 0,1 et 1 gramme par jour, en sachant que le gramme se négocie de 250 francs à Berne à 400 francs le gramme à Genève. «Ces prix poussent les personnes dans la délinquance, vol pour les hommes, prostitution pour les femmes», constate encore le policier. Ils seraient aujourd’hui 200 consommateurs de méthamphétamine à Fribourg, la plupart âgés entre 25 et 35 ans.

Encore indisponible il y a trois ans sur sol fribourgeois, la drogue y connaît une forte progression ces dernières années. La police prend véritablement conscience de l’ampleur du problème début 2017 avec la mise au jour d’un important trafic, piloté depuis la Broye par deux ressortissants portugais, un homme de 40 ans et une femme de 24 ans. A côté des drogues habituelles, cocaïne et ecstasy, le couple a écoulé quelque 500 grammes de «crystal».

Neuchâtel, canton le plus touché

Alors que l’Arc lémanique semble jusqu’ici préservé, la méth est très présente dans l’Arc jurassien, à Berne et à Zurich. Le canton le plus touché reste Neuchâtel, qui est passé d’une vingtaine de toxicomanes recensés au début des années 2000 à environ 1000 aujourd’hui. Cette particularité s’explique par le fait que c’est dans cette région qu’est apparue cette drogue pour la première fois en Suisse romande, une arrivée liée à l’ouverture dans les années 1990 de nombreux salons de massage thaïlandais. Sur ce réseau de prostitution s’est surexposé celui du trafic de méthamphétamine.

Elle a d’abord été vendue sous forme de pilule puis de poudre de cristal, deux formes différentes pour la même substance qui, en Asie de l’Est et dans les pays du Pacifique, a dépassé toutes les autres. Les Japonais en sont fous. Mais c’est en Australie que la consommation de méth par habitant est la plus élevée du monde. En décembre dernier, au nord de Perth, la police en saisissait pas moins de 1,2 tonne (pour une valeur à la revente de 760 millions de francs) sur un navire en provenance de Chine. Un record.

Drogue de synthèse fabriquée en laboratoire, elle est principalement produite dans le Triangle d’or (région montagneuse aux confins de la Birmanie, de la Thaïlande et du Laos), ainsi qu’aux Etats-Unis et au Mexique. En Europe, le foyer historique est la République tchèque, reliquat de la présence d’une usine chimique de l’époque soviétique qui a longtemps alimenté en matière première les trafiquants. Ce marché est aux mains de la mafia vietnamienne, puissante dans l’ancien pays communiste. Depuis cette base arrière, elle a commencé par alimenter l’Allemagne, puis aujourd’hui la Suisse par le nord-ouest, soit la région allant de Neuchâtel à Bâle.

Prévenir plutôt que punir

En 2015, à la suite d’une analyse des eaux usées dans treize villes, on a estimé que la consommation de méth se montait en Suisse à un peu plus de 4000 doses par jour. En tête, déjà Neuchâtel. Pour tenter d’endiguer l’expansion du phénomène, le canton a lancé début 2017 un programme pilote, «WarningMeth», à destination des nouveaux consommateurs. Il permet sous certaines conditions d’échapper aux poursuites judiciaires en contrepartie d’un suivi thérapeutique. Le mot d’ordre, vu les spécificités de cette toxicomanie: prévenir plutôt que punir.

«Pour l’heure, 24 personnes en ont bénéficié, relève Yann Perrot, caporal à la police de proximité au poste de Neuchâtel. De jeunes adultes, mais aussi quatre mineurs, dont un qui n’était âgé que de 14 ans.» Une précocité qui inquiète. Il y a deux ans, l’ancien chef de la police judiciaire du canton de Neuchâtel Olivier Guéniat, membre de la Commission fédérale pour les questions liées aux addictions, avait déjà tiré la sonnette d’alarme dans les médias: «Vu les conséquences sanitaires et sociales, la méthamphétamine est une bombe à retardement.»


«Un consommateur sur cinq perd totalement le contrôle»

Elle est vendue en cristaux, en poudre ou en comprimés. Mais quelle que soit sa forme, la méthamphétamine fait des ravages. Hautement addictive, cette drogue de synthèse agit directement sur le cerveau. Christian Lüscher, neurobiologiste et spécialiste des addictions à l’Université de Genève, détaille les effets de cette substance qui inquiète les autorités.

Le Temps: Qu’est-ce que la méthamphétamine?

Christian Lüscher: La méthamphétamine est une substance qui se définit par sa structure chimique et par le fait qu’elle stimule le système nerveux central. Elle fait partie de la famille des amphétamines. Les premières formes sont décrites dès le XIXe siècle. Il ne faut pas oublier que ces substances correspondent à des médicaments prescrits. Elles permettent par exemple de traiter la narcolepsie, une maladie qui se caractérise par un temps de sommeil excessif. Une vingtaine de dérivés existent, dont la méthamphétamine, qui est couramment utilisée dans un but récréatif.

Quels sont les effets de cette substance?

Le produit agit de manière assez rapide et donne un sentiment de toute-puissance. Le consommateur est plein d’énergie, euphorique, et il n’éprouve plus le besoin de dormir ou de manger. C’est l’effet recherché, il y a un bénéfice initial pour certaines personnes. La méthamphétamine libère également de la dopamine. Cette molécule renforce un certain comportement en activant un système de récompense. Ce fonctionnement peut déclencher le processus qui amène vers une addiction.

Cela explique-t-il sa dangerosité?

La méthamphétamine a un grand pouvoir addictif. Une personne sur cinq perd totalement le contrôle, et devient un consommateur compulsif qui ne pourra plus s’arrêter même si cela a des conséquences négatives majeures. Le quotidien est alors déterminé par le besoin de trouver cette drogue, jusqu’à commettre des actes illicites pour s’en procurer. Les performances au travail et les relations sociales vont également se dégrader. Un autre élément fait de la méthamphétamine un produit particulièrement néfaste: sa neurotoxicité. Cela signifie qu’elle peut tuer des cellules nerveuses, ce qui n’est pas le cas avec d’autres substances addictives. En cas de manque, le cerveau n’est plus le même et des problèmes de dépression peuvent subvenir. La consommation de méthamphétamine ne peut donc pas être prise à la légère.

Comment s’opère la prise en charge des consommateurs?

L’addiction n’est pas simple à traiter. Dans un premier temps, il faut essayer de diminuer l’exposition à la substance, ou bien l’arrêter complètement. Le suivi à long terme est primordial. Une dépression peut se déclencher après une longue exposition. Le dialogue avec le patient est donc primordial, notamment pour évaluer le risque de suicide. Des stratégies existent pour évacuer cette addiction, mais un traitement de substitution, efficace dans le cadre d’une addiction aux opiacés, n’est pas envisageable pour la méthamphétamine. Mais la prise de méthamphétamine peut avoir des séquelles irréversibles.

(Florian Delafoi)

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