Chez les Rochat*, à Lausanne, on est fâché. Leur fils n’entrera pas en 7e à Béthusy, comme ils le voulaient puisque c’est «la meilleure école du canton», mais à Saint-Roch, où rôdent les dealers. Ils hésitent à prendre un avocat.

Les Muller de Genève exultent au contraire, se vantant auprès de leurs amis d’avoir arraché à force de démarches le transfert de leur fille dans un établissement où le taux d’allophones est deux fois moins élevé que dans celui qui lui était initialement attribué.

A l’heure de la rentrée, témoignages et anecdotes se bousculent. Avant de réussir à déménager eux-mêmes à Champel, des Genevois ont domicilié fictivement leur enfant chez un parent, afin qu’il soit scolarisé dans ce beau quartier. A Sauvabelin, sur les hauts de Lausanne, un jeune couple n’a pas encore de progéniture mais s’inquiète déjà de devoir, le jour venu, la mettre à l’école d’Entre-Bois. La mixité sociale, grand principe de l’école publique, serait-elle de plus en plus contestée?

Gérard Dyens, qui effectue sa dernière rentrée à la tête des écoles primaires et secondaires de Lausanne, constate que les demandes de transfert motivées par un rejet de la cohabitation avec d’autres milieux augmentent depuis quelques années, sans que l’on constate toutefois de forte poussée. «Il y a toujours quelques familles qui cherchent à sortir leurs enfants de telle ou telle école, mais ce n’est pas massif», confirme Bernard Riedweg, directeur en charge du Réseau d’enseignement prioritaire genevois (REP).

Encore serait-il plus juste de parler des demandes qui paraissent motivées par un rejet de la mixité sociale, ce motif étant très rarement avancé frontalement.

«Hors de question que mon fils fasse son gymnase avec la racaille de l’Ouest lausannois!» Tout en nous lisant cet extrait d’une lettre de parents, Patrick Monbaron, directeur du Gymnase Provence, convient qu’une telle virulence est exceptionnelle. Dans la plupart des cas, c’est une «partie de poker menteur», pour reprendre l’expression de Gérard Dyens. Se ­doutant que l’expression d’une argumentation élitaire serait contre-productive – ce que les responsables scolaires s’empressent de confirmer – les parents basent leur demande de changement sur des raisons d’organisation familiale. Celles-ci peuvent être au demeurant tout à fait valables et constituent, quoi qu’il en soit, le gros des cas. Toujours plus fréquemment, les dérogations souhaitées sont motivées par l’existence ou non de prestations parascolaires. Les familles s’organisent autour du travail des deux parents et comprennent de moins en moins pourquoi la journée entière n’est pas prise en charge par l’école, constatent les autorités.

Au début de la scolarité, la proximité de l’école reste le critère déterminant pour les parents. L’inquiétude sur la composition sociale prend en importance au moment de l’orientation vers les différentes filières, qui déterminera les choix futurs. C’est aussi l’âge où les enfants gagnent en autonomie et où l’on s’inquiète de leurs fréquentations. L’âge aussi où les enfants sont parfois les premiers à rejeter la mixité. Pour donner un ordre de grandeur, Gérard Dyens et son équipe de douze directeurs se sont penchés ces derniers jours sur 100 vœux de transfert, sur le millier d’élèves entrant en 7e année.

L’inscription dans un établissement obéit en général au lieu de domicile des parents. Ces «cartes scolaires» – expression non officielle – ont été dessinées justement pour garantir le mélange social. Ainsi, à Lausanne, on a réuni le quartier résidentiel de l’Elysée et le plus populaire Faverges, les enfants de la Bourdonnette et ceux du cossu Languedoc.

Le même principe règne à Genève, même si la plus petite taille des établissements (700 élèves en moyenne contre 1000 sur Vaud) rend sans doute cette mixité moins forte.

Des demandes de dérogation à la carte scolaire sont souvent introduites par la direction elle-même, pour des raisons de capacité ou d’offre inégalement répartie. Le retour en ville des milieux plus aisés, la fameuse «boboïsation», fait que les établissements scolaires des quartiers concernés sont pleins et qu’il faut déplacer des enfants. «Quand on transfère un enfant de la Rive gauche sur la Rive droite, les parents protestent», relève Pierre Kolly, directeur général de l’enseignement obligatoire du canton de Genève.

Dans ce canton, on a traité ces dernières années quelque 500 demandes de dérogation par an, pour environ 4500 élèves entrant au Cycle d’orientation, niveau auquel correspondent 98% des requêtes. «Nous pouvons satisfaire 70% des demandes», précise le responsable. Les raisons de santé ou de regroupement de frères et sœurs sont systématiquement acceptées. Aucun motif n’entraîne de rejet automatique, mais les arguments de «convenance simple» pèsent peu.

«Des parents français récemment installés à Lausanne m’ont demandé quelle était la meilleure école pour y inscrire leurs enfants, raconte Gérard Dyens. Je n’ai pu que leur répondre que toutes les écoles étaient bonnes et que de toute façon ils n’avaient pas le choix!»

A la veille de prendre sa retraite, le chef de service des écoles lausannoises admet toutefois que «comme parent, on ne peut pas ne pas se poser ce genre de questions. De là à prétendre que les enfants seront mieux formés dans une école plutôt que dans l’autre, il y a un pas que je ne veux pas franchir.»

Les règles sur les zones de recrutement sont sans doute appelées à évoluer. La croissance démographique et les exigences liées au ­parascolaire vont mettre les frontières actuelles à rude épreuve. Tout comme la tendance repérée par les statisticiens d’un recul de la mixité au profit de la polarisation sociale dans les quartiers et communes de Suisse.

Quant au débat sur le libre choix de l’école – plus large puisqu’il s’étend au choix des pédagogies –, il a avorté en Suisse. Des initiatives du Lobby Parents avaient remis en cause il y a quelques années le principe général de l’école de quartier. «Deux ou trois cantons ont dit non et cela a servi d’éteignoir», rappelle Olivier Maradan, secrétaire général de la Conférence latine de l’instruction publique. «La Suisse scolaire continue de croire à l’intégration.»

* Exemples et noms fictifs.

«Mon fils ne fera pas son gymnase avec la racaille de l’Ouest lausannois!»