revue de presse

Meurtre d’Adeline: la presse s’interroge

La mort de la sociothérapeute et l’arrestation de son meurtrier présumé sont à la une de la presse parue en ce lundi de Jeûne fédéral. Avec des questions en pagaille sur l’enchaînement qui a conduit à la tragédie

«Je peux vous dire qu’après son premier jugement alors qu’il était libre, Fabrice A. a trouvé le moyen de me faire comprendre qu’il nous avait bien eus. C’était extrêmement troublant.» C’est Vincent Fournier, procureur du premier procès pour viol, en 2000, du meurtrier présumé de la sociothérapeute qui s’exprime ainsi, dans les colonnes de la Tribune de Genève. Il s’était battu à l’époque contre le jugement de la Cour correctionnelle qui avait condamné le Franco-Suisse à 18 mois de sursis, une peine jugée insuffisante par le juge genevois, dont le témoignage est troublant lui aussi. «J’ai le souvenir de quelqu’un qui pouvait facilement donner le change, d’un manipulateur qui avait réussi à berner les juges. […] Je me suis battu pour que le viol avec cruauté soit retenu. Finalement, Fabrice A. a été condamné à une peine ferme de 5 ans. […] Comme magistrats, nous sommes parfois surchargés, nous pouvons avoir la tentation de renoncer, de nous dire que, finalement, la Cour a tranché. Des événements pareils montrent qu’il faut suivre son intime conviction et trouver l’énergie de défendre ses positions jusqu’au bout.»

Défendre leurs positions: les partisans et les détracteurs de La Pâquerette s’y efforcent ce jour, la parole des seconds étant un peu plus forte, étant donné les circonstances. Le criminologue Martin Killias n’y va pas par quatre chemins, toujours dans la TdG. Pour lui, La Pâquerette «est un leurre, dans la mesure où on ne sait pas si elle est efficace». Selon lui, on n’a pas la possibilité aujourd’hui d’évaluer le centre de réhabilitation. «Si l’équipe de La Pâquerette choisit des personnes qui ont des perspectives de rétablissement, cela peut fausser toute analyse. […] Si j’étais un décideur politique, je voudrais absolument savoir ce que cela apporte.» Et enfin, le coup de grâce, à propos de l’ouverture prochaine d’un autre établissement devant accueillir des détenus hautement dangereux, Curabilis: «On n’imagine pas Novartis vendre un médicament dont l’efficacité n’a jamais été prouvée.» Pour faire bonne mesure, l’ancien bâtonnier Me Vincent Spira rappelle les résultats positifs du centre. «Depuis sa création, il n’y a jamais eu, à ma connaissance, de récidive ni pendant la peine, ni après. J’ai eu plusieurs clients, meurtriers et assassins, qui sont passés par là. […] Tous ceux que j’ai défendus, quatre ou cinq, sont sortis, se sont réinsérés et aucun n’a récidivé. Même pour de petites infractions.» Mais il a beau être convaincu, il ne peut s’empêcher de poser la question, lancinante, celle que toute la presse se pose: «Je n’arrive pas à concevoir qu’un homme déjà condamné deux fois pour viol puisse sortir seul avec sa thérapeute. On n’avait pas le droit de mettre en danger la vie de cette jeune femme. Il est difficile de comprendre cette monstrueuse erreur.» A noter que le compagnon de la psychothérapeute travaille lui aussi comme psychologue à La Pâquerette, indique le Blick.

«Fabrice A. qui purgeait une peine cumulée de 20 ans pour viol aurait pu demander une libération conditionnelle en 2015, explique L’Express-L’Impartial. Il avait intégré le centre de sociothérapie de «La Pâquerette» pour se préparer à un retour progressif à la liberté. C’est dans cette optique qu’il se rendait jeudi avec Adeline, sa sociothérapeute, dans un centre équestre de Bellevue quand tout a basculé» – «on appelle cela une hippothérapie», confirme la NZZ. «Dans mon canton il ne pourrait pas arriver qu’un criminel sorte seul avec sa thérapeute», commente dans le Tagi Hans-Jürg Käser, président de la Conférence des directeurs des départements cantonaux de justice et police (CCDJP), et aussi chef de la police de Berne. Pour lui, le problème réside dans la sanction prononcée par les juges. Le détenu allait pouvoir sortir en 2015, il aurait dû être préparé à cette étape. Käser se demande pourquoi la dangerosité du prisonnier n’a pas été évaluée. Les cantons romands sont moins sévères que les alémaniques, disait hier dans le Sonntagsblick Beat Villiger, le ministre zougois de la sécurité, et vice-président de la CCDJP. Lui prône une homogénéisation des normes existant dans les trois concordats qui régissent aujourd’hui sur le territoire suisse l’encadrement et l’évaluation des délinquants représentant un danger public. Hans-Jürg Käser n’attend pourtant rien d’une fusion de ces concordats, d’autant que «les règles sont très semblables aujourd’hui. Plus une organisation est grande, plus on perd la vue d’ensemble, observe-t-il. Et ce sont toujours les prisons qui garderaient la mise en œuvre des règles. Il est absurde de penser qu’une parfaite unification des règles pourrait empêcher de tels cas.»

On lira dans Le Matin les détails de la capture du meurtrier présumé, en Pologne, à la frontière allemande, près de Kolbaskowo. L’homme ne ressemble plus du tout à la photo diffusée, qui date d’il y a plus de cinq ans, explique le journal. Il a pris beaucoup de poids (il pèse 100 kilos, dit-on) et a changé de lunettes. L’arme présumée du crime a été retrouvée dans la voiture, la Citroën Berlingot blanche dans laquelle il circulait jeudi. «On sait l’homme organisé, écrit le journal, selon nos informations l’individu avait laissé dans sa cellule de La Pâquerette une note où figurait le trajet Genève-Bâle-Dublin. A-t-il voulu brouiller les pistes? Ou cherchait-il vraiment à se rendre en Irlande, où il s’était déjà réfugié en septembre 2001 après avoir abusé d’une Suissesse près de Ferney-Voltaire?». Autres questions posées par Le Matin: «Pourquoi La Pâquerette n’a-t-elle signalé la disparition d’Adeline que jeudi vers 16h? Comment le meurtrier a-t-il pu acheter un couteau à lame scie à la place d’un outil pour les sabots des chevaux?» Et toujours cette dernière question, l’ultime: «Pourquoi La Pâquerette a-t-elle laissé un violeur récidiviste sortir accompagné d’une jeune femme?»

Ce soir, à 18h, un recueillement à la mémoire d’Adeline est organisé devant l’Hôtel de Ville de Genève. Une page Facebook a été lancée, et une soixantaine de personnes avaient déjà assuré qu’elles viendraient ce lundi à 9h.

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