Elle a beau n'être «qu'une piste parmi d'autres» selon tous les communiqués publiés hier par la police cantonale de Zurich, c'est la première «piste» à laquelle on pense. La première probablement à laquelle a pensé la police zurichoise.

Mardi soir, un aiguilleur du ciel de 36 ans s'est fait poignarder par un inconnu, alors qu'il se tenait au balcon, facilement accessible, de sa maison de Kloten. La victime, morte peu après l'agression, n'est autre que l'employé de la compagnie Skyguide qui effectuait son service le 1er juillet 2002 devant l'écran qui contrôlait le ciel d'Überlingen. Ce ciel dans le noir duquel, cette nuit-là, un Tupolev 154 de la compagnie Bashkirian Airlines rentrait en collision en plein vol avec un Boeing de fret de la société DHL. D'un seul coup, 71 vies s'éteignaient au-dessus du lac de Constance, dont 45 enfants russes, originaires essentiellement de la région du Bachkortostan. Une enquête en cours en Allemagne tente encore de déterminer les responsabilités du drame.

Selon les témoins du meurtre de mardi soir, l'agresseur parlait l'allemand avec un fort accent de l'Est… La piste à laquelle tout le monde pense, la voici donc: un proche d'une victime du crash d'Überlingen est venu venger dans le sang la responsabilité de la Suisse, responsabilité qui ne fait guère de doute parmi la population de la république russe du Bachkortostan.

Aussi séduisante qu'elle puisse paraître aux yeux d'un auteur de polar, l'hypothèse de la vengeance doit être à ce jour considérée avec beaucoup de retenue. Mercredi soir, l'agresseur – un homme de 50 à 55 ans, haut de 170 cm et qui se déplacerait à pied – était toujours en fuite. La police cantonale, qui déploie depuis mardi des moyens importants pour le retrouver, évitait tout commentaire supplémentaire. Elle n'a pas indiqué par exemple si la femme de la victime et leurs deux enfants en bas âge constituaient les seuls spectateurs du drame.

Dans la presse russe, les familles des victimes ont fait savoir leur indignation devant les pistes énoncées par les agences de presse helvétiques. Publiée sur le site Internet de la Pravda, une dépêche de l'agence russe RosBalt déclarait mercredi soir déjà que la mort de l'aiguilleur de Skyguide ne pouvait pas être liée au crash d'Überlingen. L'agence a donné notamment la parole à Julia Fedotova, mère d'une petite fille tuée dans l'accident et souvent citée dans la presse ces deux dernières années. Elle à déclaré en substance que l'hypothèse de l'implication d'un proche de victime dans cette mort tragique était «illégitime» et éthiquement inacceptable. Les proches savent que personne ne leur rendra les victimes et que la mort de l'aiguilleur ne ferait qu'entacher les négociations avec l'Allemagne et la Suisse. «Nous ne voulons pas penser que sa mort soit liée avec l'enquête menée autour de l'accident, a-t-elle énigmatiquement ajouté, mais il est possible que le contrôleur aérien ne soit qu'une victime de plus de la catastrophe!»

La Pravda a encore annoncé qu'une réunion gouvernementale interdépartementale sur les causes de l'accident devrait se tenir le 1er mars et qu'un entretien entre les parents des victimes et la commission de compensation devrait avoir lieu le 9 mars à Zurich. Un accord sur les indemnisations – dont le montant n'a pas été révélé – a été conclu en novembre avec l'avocat représentant les familles des douze membres d'équipage. Avec les autres parties, «les négociations sont encore en cours», a déclaré à l'ATS Ronie Schmitz, assistant de l'avocat de Skyguide. Les avocats des familles des victimes exigent quant à eux plus de 130 millions de francs de réparation.

Toute la journée de mercredi, les services fournis par Skyguide ont été profondément affectés. «Tous les collaborateurs sont profondément bouleversés», a déclaré le directeur de Skyguide, Alain Rossier. La famille et les collègues de la victime ont pu bénéficier d'un encadrement psychologique. Sept de ses collègues, soit le quart de l'effectif prévu mercredi, ne se sont pas sentis en mesure d'accomplir leurs tâches professionnelles. La sécurité du trafic aérien ne pouvant plus être assurée, la société a donc décidé de réduire de 40% la capacité des survols dans l'espace aérien zurichois. La capacité complète de survol aérien n'avait pas été rétablie en soirée.

Cette situation a occasionné de nombreux retards à l'aéroport de Zurich. Les conséquences du drame, ajoutées au gel et au brouillard, ont fait que la majorité des départs et des arrivées ont été reportés mercredi matin.