Figure de la finance française, le banquier Edouard Stern avait réussi à mener une existence très discrète à Genève. Le retentissement provoqué par son décès a brutalement mis fin à ce culte du secret. La mort a été violente et la scène du crime peu banale. Selon nos informations, le corps de l'homme d'affaires âgé de 50 ans a en effet été découvert tout de latex vêtu dans sa chambre à coucher. L'hypothèse d'un homicide lié à des pratiques sadomasochistes vient donc s'ajouter à la piste plus classique d'un règlement de comptes sur fond de gros sous. En l'état des investigations, le juge d'instruction Michel Graber a décidé de communiquer le moins possible. «La victime a été tuée au moyen d'une arme à feu. Le ou les auteurs courent toujours», se contente de préciser le magistrat. Seule certitude, l'enquête s'annonce difficile.

Combien de balles?

Il aura fallu attendre la fin de l'après-midi, jeudi, pour obtenir plus qu'un no comment du côté de l'instruction. Face à l'insistance des médias, le juge a consenti à préciser la façon avec laquelle le banquier a été tué. Il a toutefois pris le soin de ne pas indiquer combien de balles ont été tirées. «Ces éléments doivent rester secrets, notamment dans l'hypothèse où quelqu'un viendrait s'accuser du crime», explique le magistrat. Une autopsie est en cours ainsi qu'une expertise balistique. Le financier était apparemment un amateur d'armes. Il semble toutefois que celle qui a servi à l'homicide n'ait pas été retrouvée sur les lieux.

Enfin, aucune trace d'effraction n'a été constatée par la police à son arrivée au domicile du 17, rue Adrien-Lachenal, dans le quartier de Villereuse. Edouard Stern y occupait tout le cinquième et dernier étage. Son appartement, avec vue sur le jet d'eau, jouxte l'immeuble où siègent ses sociétés d'investissement. Lors de ses séjours à Genève – quelques jours par mois –, le financier français y résidait seul. Son épouse, dont il était séparé, vit aux Etats-Unis avec leurs trois enfants.

Hypothèses écartées

L'hypothèse d'un suicide ou d'une mort accidentelle semble donc d'ores et déjà exclue. Plus trouble, la tenue de la victime inspire différentes réflexions. Certains optent pour l'idée d'une mise en scène tendant à brouiller les cartes alors que d'autres assurent qu'Edouard Stern fréquentait assidûment certains établissements de la place et que sa vie nocturne était agitée. Il aimait aussi beaucoup le jeu, et particulièrement les parties de poker. Enfin, des relations d'affaires soutenues avec la Russie font immanquablement ressurgir les démons de la mafia de l'Est. Du côté du Palais de justice, on se borne encore à dire que toutes les pistes sont exploitées.

Un banquier secret

De même, peu d'informations ont filtré jeudi autour du domicile d'Edouard Stern. Ses collaborateurs directs ont catégoriquement refusé d'évoquer le drame et fui les micros et les caméras de la quinzaine de journalistes dépêchée par les principaux médias français et suisses.

Les rares voisins qui ont accepté de s'exprimer ont tous dit n'avoir que très rarement croisé le banquier, propriétaire de l'immeuble. Il est vrai qu'ils en avaient peu l'occasion, puisqu'un ascenseur permettait à Edouard Stern de se rendre directement du palier de son logement au parking et à une porte donnant sur le siège de ses sociétés. Même le voisin vivant au quatrième étage, juste au-dessous du banquier, dit ne rien avoir remarqué ni entendu d'étrange avant la découverte du meurtre.

Une chose est certaine, le financier était vivant le soir du lundi 28 février. Le concierge, qui fait le ménage dans le groupe d'immeubles et qui le connaît depuis sept ans, l'a vu travailler dans son bureau au septième étage peu après 20 heures. «Il restait souvent tard, des fois jusqu'à minuit», raconte-t-il. C'est le lendemain vers 15 heures que des collaborateurs d'Edouard Stern l'ont appelé pour lui demander la clef de l'appartement. Ils étaient inquiets, car le banquier n'était pas venu à des rendez-vous et qu'ils ne parvenaient pas à l'atteindre. L'épouse du concierge, qui détenait un double de la clef, a ouvert la porte à trois de ces personnes. L'alarme n'était pas branchée et il n'y avait aucune trace d'effraction. Le corps d'Edouard Stern était dans la chambre à coucher, située à gauche de l'entrée. La femme n'a pas vu le cadavre. Elle a donné l'alerte sur demande des collaborateurs. Les gendarmes sont venus d'autant plus rapidement que l'immeuble abrite un

Réminiscences de l'affaire Barschel

A peine connue, «l'affaire Stern» rappelle déjà certains aspects de «l'affaire Barschel», du nom du politicien ouest-allemand retrouvé mort le 11 octobre 1987 dans la baignoire de sa chambre de l'Hôtel Beau-Rivage, à Genève. Suicide maquillé en meurtre ou meurtre maquillé en suicide? L'enquête n'apportera finalement jamais de réponse satisfaisante à cette énigme, et le dossier sera classé. L'envergure internationale du personnage, une scène de crime troublante, peu d'indices et beaucoup d'hypothèses. D'aucuns espèrent que la comparaison s'arrêtera là et que cette nouvelle et sensible affaire sera bel et bien résolue.