Près de deux mois après le quadruple meurtre de Chevaline, non loin d’Annecy (Haute-Savoie), les enquêteurs n’excluent pas que Saad al-Hilli, un touriste anglais, son épouse, Iqbal, la mère de celle-ci et Sylvain Mollier, un cyclotouriste français, aient été les victimes d’un tueur fou. Cette hypothèse a été renforcée par l’identification de l’arme du crime, un Luger P0-6 utilisé dans l’armée suisse dans les années 30. Ce recours à une arme de collection semble contredire la présence, sur cette route de montagne, de tueurs professionnels.

Le quotidien Le Monde, qui dit avoir eu accès à des synthèses de la gendarmerie, a rapporté que le tireur a agi de manière désordonnée, allant d’une victime à l’autre, y revenant pour les achever, frappant à la tête avec la crosse de son arme la fille aînée du couple, qui n’a eu la vie sauve que parce que l’agresseur était à court de munitions. Une attitude peu cohérente avec le profil «tueur à gages». «L’éventualité du tueur isolé et psychiquement perturbé n’a jamais été écartée», confirme Eric Maillaud, procureur d’Annecy.

Les enquêteurs explorent cette piste en faisant le tour des hôpitaux psychiatriques de la région Rhône-Alpes, mais aussi de Suisse et d’Italie voisines, avec la collaboration des polices locales. «C’est un gigantesque travail, avertit Eric Maillaud. Des centaines de personnes sont concernées, il faut ­vérifier par exemple si untel bénéficiait d’une sortie avant le 5 septembre, jour de la tuerie, et il faut effectuer des recoupements.» Les personnes sous tutelle et sous curatelle ayant des antécédents de violence avec armes à feu ou connues pour leur goût pour les armes sont également recensées. Les clubs de tir et autres associations de chasseurs reçoivent la visite de gendarmes.

Un brin fataliste, Eric Maillaud indique que chaque procureur de la République possède sur son bureau plusieurs dossiers de meurtres non résolus (il y en aurait 1500 en France), dont beaucoup laissent supposer qu’ils ont été commis par des «détraqués». La Haute-Savoie n’échappe pas à la règle avec son lot de crimes non élucidés, comme cette récente ­série de trois meurtres et d’une tentative de meurtre dans le Chablais, dont le dernier remonte au 14 mai 2012, et qui ont visé de paisibles retraités, cibles chez eux d’un tireur embusqué.

«L’affaire Chevaline demeure hors norme du fait de la personnalité de Saad al-Hilli, sujet britannique d’origine irakienne», reconnaît Eric Maillaud. Confiées à près de cent représentants des polices françaises mais aussi britanniques, les investigations sont, du point de vue géographique, très dispersées. En Haute-Savoie, plus de 700 personnes ont été auditionnées entre le camping où séjournait la famille et le haut de la Combe d’Ire, théâtre du crime. Dans le même temps, dans la banlieue de Londres où résidaient les al-Hilli, est étudié un important différend successoral entre Saad et son frère, Zaid, qui pourrait être le prétexte à un contrat à l’encontre du premier. La piste conduit alors à la Suisse, où un compte bancaire ouvert au nom de leur père présentait un solde de près d’un million d’euros. Informaticien aguerri, Saad travaillait pour une société leader des microsatellites. On évoque alors une affaire d’espionnage réglée peu professionnellement pour égarer les enquêteurs sur une piste de randonnée des Alpes françaises. La piste irakienne est aussi avancée. Le journal Bild, citant une source des services de renseignement allemands, soutient que le père de Saad, décédé en Espagne en 2011, était lié à l’ancien dictateur, Saddam Hussein, et qu’il gérait en Suisse un compte bancaire du parti Baas.

Les personnes sous tutelle, ayant des antécédents de violence avec armesà feu, sont recensées