Le thé avec Mgr Joseph Roduit

«Je rentre dans le rang»

Le père-abbé de Saint-Maurice prend sa retraite dans quelques semaines, alors que le sanctuaire célèbre ses 1500 ans

Propos de parloir sur la permanence et l’avenir

Monseigneur reçoit dans le petit parloir, au bout d’un des longs couloirs voûtés de l’abbaye de Saint-Maurice. «C’est la partie la plus récente des bâtiments, elle n’a que 300 ans», explique le père-abbé Joseph Roduit, que l’on sait intarissable sur l’histoire et le patrimoine du monument. Mais dans le petit salon décoré de boiseries, à l’heure du thé, c’est plutôt son parcours qu’on lui demande d’évoquer et le moment particulier qu’ils traversent, lui et sa maison.

L’abbaye, c’est toute sa vie. Adolescent, Joseph Roduit a fréquenté le collège. A 20 ans, il y est entré comme religieux. «C’était un essai, après l’école de recrues, mais je n’en suis jamais reparti.» Il en montera les échelons, jusqu’à devenir, en 1999, le 94e abbé. Chef d’une abbaye territoriale, dotée de paroisses indépendantes, il a le statut, sinon le titre, d’un évêque. Aujourd’hui, il se prépare à prendre sa retraite.

L’homme qui nous fait face, avec sa croix pectorale sur sa soutane noire, incarne l’institution qui se flatte d’être, en Europe occidentale, la plus ancienne abbaye occupée sans discontinuer. Le sanctuaire fête cette année ses 1500 ans. Un millénaire et demi depuis l’homélie fondatrice prononcée par saint Avit, évêque de Vienne, le 22 septembre 515, jour de saint Maurice.

«Nous avons traversé les guerres, les révolutions, les tremblements de terre, énumère le supérieur. Nous célébrons cette permanence.» Mais comment s’explique-t-il cette pérennité? «La durée est un témoignage de la force spirituelle qui nous anime, répond-il. Les gens comptent sur notre prière. Les confrères reçoivent dans les parloirs tous ceux qui ont besoin d’un accompagnement spirituel, nous tenons un peu le rôle de psychologues. Et nous avons toujours la passade, pour le réfugié ou le pauvre qui ne sait plus où aller.»

«L’enseignement, si étroitement lié à l’abbaye depuis les origines, nous a aussi fait tenir, ajoute le père-abbé. Aujourd’hui encore, le recteur du collège est un des nôtres. Nos archives, ces 700 000 pages numérisées depuis 2000, et nos trésors archéologiques et artistiques nous protègent aussi.» On perçoit que sa grande fierté est d’avoir fait avancer les fouilles et la mise en valeur de ces richesses en s’entourant d’experts.

La tasse de thé est servie avec une gaufrette monacale. Mgr Roduit, qui montre de l’Eglise un visage sobre et érudit plutôt que truculent et fanfaron, aime pourtant rire. Il cite Coluche: «A force de se pencher sur son passé, on risque d’y tomber.»

Justement, combien de temps tout cela peut-il encore durer? «Dieu seul le sait! s’exclame notre hôte. A mon arrivée, en 1960, il y avait 140 chanoines. Cinquante ans plus tard, nous ne sommes plus que 40.» Le couvent compte un benjamin de 30 ans, encore aux études. Mais c’est vraiment l’exception. Ses confrères ont plutôt entre 70 et 90 ans. On a gardé les paroisses, mais il a fallu fermer les missions. «Aujourd’hui, c’est clair, l’abbaye vit de l’AVS, sourit le père-abbé. Le manque de relève est un souci, c’est sûr. Mais en même temps, j’ai confiance», ajoute-t-il, espérant ne pas être trop naïf. Après tout, l’abbaye a connu des moments plus difficiles. Elle ne comptait plus que sept religieux lorsque la Réforme est arrivée en Suisse romande. Et sous Napoléon, ils n’étaient que huit.

Pour l’heure, les commémorations des 1500 ans ont un bel écho. On a pu redessiner à cette occasion le parvis de l’église, publier enfin la somme historique qui faisait défaut, rajeunir le parcours muséal. Quel message délivrer en profitant d’une telle attention? «Il y a le message culturel, qui invite le visiteur à venir lire dans la pierre toute notre histoire depuis l’époque romaine, répond Joseph Roduit. Et bien sûr le message de la foi catholique.» «Fils de Vatican II», l’abbé se réclame de la doctrine sociale de l’Eglise. «Une doctrine qui a régulièrement été celle de l’abbaye lorsque celle-ci a été mêlée aux affaires de l’Etat, assure-t-il. Elle met la personne au centre, a le souci du pauvre, du méprisé, de l’étranger, que notre société tend à mettre de côté. Traditionnel oui, traditionaliste non.» Face à Ecône, qu’il dépeint comme un château fort, le père-abbé compare sa maison à une caravane. «Pour tout cela, nous avions besoin de quelqu’un comme le pape François.» Joseph Roduit admire l’actuel souverain pontife, ce qui n’enlève rien aux échanges intellectuels approfondis qu’il se félicite d’avoir eus avec son prédécesseur, Benoît XVI.

On a pu croire que le pape François viendrait à Saint-Maurice, pour couronner les festivités. Il ne viendra pas. Joseph Roduit ne le vit pas comme un échec: «C’est un rêve qui n’a pas pu se réaliser.» D’ailleurs, l’abbé ne devrait pas présider lui-même à la fin de l’année commémorative. Son successeur potentiel est désigné à l’interne. On ne nous révélera pas qui c’est. Ni combien de tours de scrutin il a fallu pour le désigner. Le pape, d’ici à fin mai, devrait confirmer la proposition des frères.

«Josy», comme l’appellent les chanoines de sa génération, va rentrer dans le rang, qui place les religieux selon leur ancienneté dans le protocole de la maison. Cet homme de confiance en met aussi dans sa santé, qui lui joue actuellement des tours. Il espère se rendre bientôt en République démocratique du Congo pour visiter le centre d’enseignement dont Saint-Maurice, dans un dernier geste de sa vocation missionnaire, a formé le personnel. «Le Congo, ce pays où règne une corruption terrible, livré au pillage de ses diamants et de son cobalt, dont la population fuit en direction de l’Europe, alors qu’on devrait lui donner les moyens de vivre sur place.»

Monseigneur raccompagne son visiteur à la porterie. «C’est une vie que j’ai beaucoup aimée. Ici, notre existence est rythmée par les quatre offices quotidiens, des laudes de 6h15 aux complies de 20h00. Mais nous vivons en communauté selon la règle de saint Augustin. Nous sommes actifs, nous parlons à table, nous sommes comme une famille, ce qui nous oblige à penser à l’autre. Une compensation indispensable au vœu de célibat.» Joseph Roduit n’aurait pu s’imaginer une vie de chartreux.

«L’abbaye vit de l’AVS. La relève est un souci, mais en même temps j’ai confiance. J’espère ne pas être trop naïf»