Grande interview

Michael Hermann: «Les Suisses ont une peau de bébé»

Le politologue phare des Alémaniques signe un livre consacré au «ciment de la Suisse». Il souligne que, malgré toutes ses qualités, le pays a de la peine à se réformer. Et qu’il doit éviter le «syndrome bernois», où un conservatisme rural dicte sa loi aux villes

Encore relativement peu connu en Suisse romande, Michael Hermann s’est fait connaître en développant l’infographie en toile d’araignée du site Smartvote.ch, pour visualiser le positionnement d’un politicien. Son institut de recherche, Sotomo, a décroché le mandat d’élaborer dès cette année un baromètre politique pour le compte de la SSR.C’est aussi un très fin connaisseur des institutions politiques helvétiques et du pays lui-même, auquel il vient de consacrer un livre sur «ce qui tient la Suisse ensemble»*.

Le Temps: Les Etats-Unis ont élu Donald Trump à la présidence, un candidat qui a multiplié les dérapages verbaux durant la campagne et menacé, avant sa victoire, d’en refuser le résultat. Cela inquiète-t-il le géographe politique que vous êtes?

Michael Hermann: Oui. La démocratie est un bien important. Que ce soit en Suisse, en Europe ou ailleurs dans le monde, les populistes essaient de délégitimer les institutions. Le phénomène est connu depuis longtemps. L’élection de Donald Trump n’en est que le dernier épisode.

- Vous prétendez que Donald Trump ne fait qu’emprunter des recettes qui ont fait le succès de l’UDC en Suisse. N’est-ce pas plutôt la politique suisse qui s’est américanisée?

- Les deux choses sont vraies. D’une part, bien sûr que les Etats-Unis ont inspiré l’Europe dans sa manière de faire de la politique et ses méthodes de communication. Mais d’autre part, je suis frappé par le fait que Donald Trump ait repris au cœur de son message des thèmes qui nous sont familiers depuis des décennies, comme la limitation de l’immigration et la fermeture des frontières. En Suisse, c’est James Schwarzenbach qui a le premier thématisé la «surpopulation étrangère» en 1970. Notre système de démocratie directe a permis de déceler beaucoup plus vite qu’ailleurs les soucis des gens. Il joue depuis longtemps ce rôle d’exutoire assumé aujourd’hui par les réseaux sociaux.

- Les Suisses ont approuvé l’initiative de l’UDC pour limiter l’immigration. De quoi ont-ils peur?

- De la perte du paradis. Objectivement, la Suisse va encore très bien, malgré quelques difficultés économiques ponctuelles. Quand on atteint un certain bien-être et qu’on ne veut plus rien risquer, on commence à avoir peur de perdre les acquis. Ces craintes sont diffuses, comme dans le cas de la révolution numérique. Alors, elles se reportent en premier lieu sur les étrangers. Dans les années 1970, le sociologue Ronald Inglehart a tablé sur une évolution des valeurs du matérialisme et du conservatisme vers le progressisme et l’écologie. Cela ne s’est pas produit. Les gens sont devenus plus sensibles aux dangers de toutes sortes. Habitués à vivre dans un cocon, les Suisses ont perdu leur peau d’éléphant. Ils ont désormais une peau de bébé.

- Aujourd’hui, les conservateurs exaltent la démocratie directe. N’est-ce pas paradoxal dans la mesure où ce sont les libéraux qui l’ont inventée au XIXe siècle?

- Non. C’est typique. A l’époque, les progressistes ont créé les instruments de l’initiative populaire et du référendum, que les conservateurs vont récupérer. Le même phénomène s’est produit avec les médias sociaux. Dans un premier temps, on y a discerné un progrès: tout le monde aurait le même accès à l’information. Mais à la fin, ces réseaux sociaux ont profité aux populistes, qui y expriment leurs théories du complot et exploitent les peurs des gens.

- Vous signez un livre optimiste sur la Suisse. Qu’est-ce qui vous fascine dans ce pays?

- Ce sont ses structures «bottom-up», qui sont taillées sur mesure pour la Suisse. On y développe des projets à partir de l’échelon de la commune, du bas vers le haut, au contraire de ce qui se passe en Allemagne. La démocratie directe évite des projets de prestige esquissés par un maire ou un chef d’Etat qui veut laisser sa trace dans l’histoire. Autres éléments positifs: une saine gestion des finances, de bonnes infrastructures et une planification participative de l’aménagement du territoire. Tout cela accroît la qualité de la vie. Personnellement, j’habite dans le quartier de Wipkingen, à Zurich. En pleine ville, je ressens une atmosphère assez villageoise.

- C’est donc la subsidiarité que vous aimez?

- Pas seulement. La Suisse se préoccupe de tous ses citoyens en tant qu’individus et leur permet de garder leur identité propre. Elle a réussi leur intégration et a ainsi évité un clash des cultures. La Suisse est en mutation permanente, cela me plaît beaucoup.

- Quel est le facteur clé du ciment de la Suisse?

- L’évolution constante des majorités. En Suisse, ce ne sont pas toujours les mêmes qui gagnent ou qui perdent une votation. En matière de péréquation financière, on assiste à une coalition de cantons contributeurs, composée à la fois de cantons romands urbains progressistes comme Genève et Vaud et de cantons catholiques conservateurs comme Zoug et Schwyz. Ils s’opposent aux cantons récipiendaires, beaucoup plus nombreux. Sur le plan de la politique européenne, les fronts sont très différents: ils voient la Suisse romande et les villes se heurter à la Suisse alémanique. Autre constellation encore dans la dispute sur les langues à l’école primaire: ici, on constate que le fossé se situe le long de la Reuss, la rivière qui coule à Lucerne.

- Pourtant, un clivage ne cesse de se creuser, celui qui oppose les villes et les campagnes. Les villes ne sont-elles pas le plus souvent dans le camp des perdants?

- Ce n’est pas vrai. Les villes ont gagné sur des scrutins aux enjeux importants, comme la voie bilatérale avec l’UE, les projets d’infrastructures ferroviaires (crédit FAIF et taxe poids lourds) ou encore la loi sur l’aménagement du territoire (LAT).

- Vous affirmez que la Suisse est menacée par le syndrome bernois, où la campagne bloque toutes les réformes pour soulager les villes...

- Prenons le cas de la péréquation financière, dont le but est de compenser les déséquilibres entre les régions riches et pauvres. Sur le fond, c’est une bonne idée. Mais le danger existe que les campagnes freinent le développement des centres urbains dont le pays a besoin pour sa croissance. A cet égard, Berne est un exemple à ne pas suivre. Dans ce canton, la campagne impose régulièrement son diktat aux villes en les empêchant par exemple de créer des agglomérations fortes. Cela débouche sur une fiscalité cantonale lourde pour des prestations qui ne sont pas à la hauteur.

- Qu’en est-il du Röstigraben? Ce fossé-là se creuse-t-il?

- Non, il a tendance à se résorber. Il a été très marqué durant la Première Guerre mondiale, puis a régressé durant la deuxième. Il a ensuite connu un nouveau paroxysme lors de la votation sur l’Espace économique européen (EEE) en 1992. Mais depuis les années 2000, il se résorbe grâce à la voie bilatérale, qui a permis l’émergence de l’Arc lémanique, lequel est devenu une des régions les plus prospères d’Europe. Cette région a pris confiance en elle et ne se sent plus du tout dominée par la Suisse alémanique.

- Alain Berset a-t-il raison d’en appeler à la cohésion nationale pour faire respecter le concordat sur les langues, soit l’apprentissage d’une deuxième langue nationale et de l’anglais à l’école primaire?

- Je trouve que l’on accorde trop d’importance à cette question. C’est la pratique de la langue qui est décisive, plutôt que le moment où on l’apprend. Je suis personnellement favorable à une solution fédéraliste. Le problème, c’est que les politiciens romands parlent de plus en plus l’allemand à Berne pour mieux se faire comprendre, comme le conseiller fédéral Alain Berset lors du débat sur la réforme des retraites. Il contribue ainsi à un phénomène qu’il veut éviter.

- Vous êtes un Bernois qui vit désormais à Zurich. Avez-vous l’impression que les Alémaniques ont encore envie d’apprendre le français?

- Il m’est difficile de répondre à cette question. J’ai habité à Huttwil (BE) jusqu’à l’âge de 20 ans. Maintenant, je réside à Zurich. Entre-temps, la Suisse est devenue plus internationale, plus européenne. L’anglais est devenu la lingua franca non seulement de l’économie mais aussi des universités. Personnellement, je suis dyslexique. Apprendre le français a été une torture pour moi. J’ai été enthousiasmé par des auteurs français comme Camus, Sartre ou encore Zola. Mais le plus souvent, je les ai lus en allemand.

- Avant de devenir géographe politique, vous avez rêvé de créer votre propre formation politique. Vous aimez le pouvoir?

- Oui, mais le pouvoir des idées, celui de créer et d’entreprendre. Faire de la politique pour acquérir et exercer un pouvoir par rapport à d’autres personnes ne m’a jamais intéressé. Mon idée était de créer une nouvelle formation se situant entre le PS et le PLR, une sorte de parti de la troisième voie qu’incarnaient des gens comme Tony Blair au Royaume-Uni ou Gerhard Schröder en Allemagne, voire un Gilles Petitpierre en Suisse.

- Après la votation du 9 février 2014, vous avez ressenti le besoin de vous distancier de l’UDC. Que s’est-il passé?

- Mon rôle a toujours été d’analyser la politique sans parti pris idéologique. Cette votation a été un point de bascule pour moi, car j’estime que l’UDC a abusé de la démocratie directe. Elle a créé l’illusion que la Suisse pourrait trouver une solution unilatérale sur la libre circulation des personnes, cela en dehors de la relation bilatérale avec l’UE, alors que tout est lié. Elle a ainsi miné la confiance des citoyens dans les institutions. J’ai décidé de quitter exceptionnellement cette posture de neutralité des politologues pour dénoncer les dangers de l’initiative de l’UDC.

- Vous dites que les partis sont presque devenus des sectes. Qu’entendez-vous par là?

- Le terme de «secte» est un peu fort, j’en conviens. Mais les partis ont tendance à cultiver une unité de doctrine. Ils sont devenus prisonniers de leur idéologie selon la logique «nous avons raison, et les autres ont tort». Leur combat est celui de la vérité. C’est problématique, car il est de plus en plus difficile de trouver des consensus.

- La réforme des retraites est désormais urgente. Pensez-vous que le parlement parviendra à trouver un consensus?

- Je pense que le parlement trouvera une solution. Mais je ne suis pas sûr du tout que celle-ci soit acceptée par le peuple.

- Pourquoi la Suisse a-t-elle tant de peine à se réformer?

- Il est déjà difficile de ficeler un paquet de réformes. Ensuite, il faut encore franchir l’obstacle de la démocratie directe. Nous devons faire attention. Le danger est de ne pas savoir s’adapter, de manquer de flexibilité pour trouver de nouvelles solutions, ce qui a été la force de la Suisse jusqu’ici. Cette incapacité à se réformer est une faiblesse. Le risque de blocage est devenu plus grand, justement en raison de la tendance des partis à se comporter comme des sectes.

- Seriez-vous devenu soudain pessimiste?

- Non! Tous ceux qui ont prédit le déclin de la Suisse se sont trompés. La Suisse ne va pas disparaître d’un jour à l’autre, car ses institutions sont solides.

- La Suisse s’est beaucoup métissée. Aujourd’hui, les footballeurs qui marquent les buts de l’équipe nationale s’appellent Shaqiri, Seferovic ou Embolo. Quand pensez-vous qu’un Noir ou un politicien d’origine balkanique siégera au Conseil fédéral?

- En 2035 peut-être. Actuellement, aucun conseiller fédéral n’a de racines italiennes, espagnoles ou portugaises, alors que ces communautés sont établies en Suisse depuis beaucoup plus longtemps que les ressortissants des Balkans. Mais l’évolution pourrait être rapide, car les clichés à leur égard se sont déjà beaucoup estompés.

* «Was die Schweiz zusammenhält: Vier Essays zu Politik und Gesellschaft eines eigentümlichen Landes» (Ce qui tient la Suisse ensemble: quatre essais sur la politique et la société d’un curieux pays). Editions Zytglogge, Berne, 2016.


Profil

1971 Naissance à Huttwil dans l'Emmental (BE).

1998 Etudes de géographie, d'économie politique et d'histoire à l'Université de Zurich.

2003 Développement de l'infographie Smartvote en toile d'araignée, qui permet de visualiser le positionnement des politiciens.

2007 Création de l'institut de recherche Sotomo.

2016 Publication du livre «Ce qui tient la Suisse ensemble», aux Editions Zytglogge.

2017 Mandat de la SSR pour l'élaboration du baromètre politique d'ici aux prochaines élections fédérales.


Le questionnaire de Proust

Le Temps: Si vous pouviez changer quelque chose à votre biographie?

Michael Hermann: J'aimerais mieux m'exprimer en français.

- Si vous étiez un animal?

- Un albatros.

- Quel est le livre qui a le plus marqué votre jeunesse?

- «La Mort de Danton», de Georg Büchner.

- Le talent que vous n'aurez jamais?

- Celui de jouer d'un instrument de musique.

- Votre plus mauvaise habitude?

- Repousser une tâche au lendemain.

- L'application la plus précieuse de votre iPhone?

- Twitter, mais davantage comme source d'information que pour y contribuer.

- Votre plat préféré?

- Le risotto au citron.

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