Michael Lauber a fini par craquer: «Le fait que l’on ne me croie pas en qualité de procureur général est préjudiciable au Ministère public de la Confédération (MPC)», a reconnu ce vendredi le Soleurois dans sa lettre de démission. Le même jour, le Tribunal administratif fédéral (TAF) avait confirmé qu’il s’était rendu coupable de «graves violations des devoirs de fonction, n’avait délibérément pas dit la vérité et, ce faisant, qu’il avait porté atteinte à la réputation du MPC». Retour sur un très long match de boxe politico-juridique.

«Juste une petite brise»

Novembre 2018: les ennuis commencent. A l’issue des Football Leaks, plus grande fuite jamais orchestrée de documents sportifs confidentiels, deux rencontres entre Michael Lauber et Gianni Infantino, le président de la FIFA, font surface. Le hic: la fédération de football est sous enquête du MPC, les deux entretiens ont été tenus secrets par le Soleurois et aucun procès-verbal n’y a été rédigé. «Rien d’anormal dans les activités du MPC», se défend cependant Michael Lauber, qui justifie ces entrevues comme «nécessaires à la compréhension générale du complexe des enquêtes dans le domaine du football ainsi que pour clarifier la position de la FIFA en tant que plaignant et partie lésée». Face aux journalistes, il ajoute «ne pas être trop gêné» par ces révélations, qu’il qualifie de «petite brise».

Toutefois, le vent se lève. En avril 2019, une enquête sur Rinaldo Arnold, procureur du Haut-Valais à l’origine des deux rendez-vous controversés, révèle une troisième rencontre entre Michael Lauber et Gianni Infantino datée de juin 2017. Toujours sans procès-verbal. Après les premiers remous, le procureur général avait pourtant assuré à l’organe de surveillance du MPC qu’il n’y en avait eu que deux.

Il ne le sait pas encore, mais cette omission lui sera fatale. Ce vendredi, c’est d’ailleurs elle que le TAF a considérée comme la plus grave violation de ses devoirs de fonction. Le Soleurois niera cependant avoir menti jusque dans sa lettre de démission. Sa défense sur le sujet a toujours été la même: il ne s’en «rappelle pas». Peu convaincue, l’autorité de surveillance du MPC ouvre une enquête disciplinaire à son égard en mai 2019. Michael Lauber ne démissionne pas, mais le vent devient tempête. Et le calendrier est serré.

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«Fluctuat nec mergitur»

Après huit ans à la tête du MPC, le Soleurois doit se soumettre à sa propre réélection en juin. Or une commission fédérale doit recommander – ou non – de le reconduire dans sa fonction. L’enquête aura-t-elle abouti d’ici là? Quid d’une recommandation positive si la procédure révèle des manquements? Pour ne pas commettre d’impair, décision est prise de repousser la chose à l’automne. L’accalmie durera à peine un mois. En juillet, la Cour des plaintes du Tribunal pénal fédéral récuse le procureur dans le dossier FIFA et le Soleurois déterre la hache de guerre. Il prend un avocat et dépose une demande de révision (qui sera refusée) au motif qu’un des magistrats derrière la récusation aurait tenu des propos désobligeants à son égard. Sous la coupole fédérale, les avis divergent et l’air commence à s’épaissir.

«C’est un décideur et on ne trouvera personne d’autre aussi rapidement», soutient le conseiller national Christian Lüscher (PLR/GE). «Il porte atteinte aux institutions et doit partir», conteste son collègue Carlo Sommaruga (PS/GE). En septembre, nouveau coup de théâtre: la Commission judiciaire prend position contre sa réélection. Stoïque, le principal intéressé avait d’ores et déjà indiqué qu’il se représenterait quel que soit le verdict. En 2011, son prédécesseur Erwin Beyeler avait reçu un préavis positif avant de se faire écarter par l’Assemblée fédérale.

Le scénario contraire est-il possible? Le procureur croit en sa bonne étoile et il a raison: quelques jours plus tard, il est réélu d’un cheveu. Ce sera le calme avant l’ouragan final. En mars 2020, la procédure disciplinaire engagée l’année d’avant conclut à une violation du code de conduite de la part du procureur, qui est également accusé d’entrave à l’enquête menée contre lui. Son comportement est sanctionné d’une réduction de salaire de 8% sur un an (il gagne environ 300 000 francs). Comme à son habitude, Michael Lauber choisit de répondre par l’attaque et fait recours. Toutefois, la Berne fédérale commence à perdre patience.

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La fin

En mai, la Commission judiciaire de l’Assemblée fédérale décide de lancer une procédure de révocation. En juin, trois plaintes pénales sont déposées à son encontre. En juillet, un procureur fédéral extraordinaire est nommé pour s’en occuper. Enfin, ce vendredi, le TAF plante le dernier clou en confirmant les conclusions de la procédure disciplinaire lancée en 2019. Petite victoire, la cour décide également de diminuer sa réduction de salaire de 8 à 5%. Michael Lauber aura cependant considéré que l’heure était venue de rendre les armes. Son départ achevé, reste à porter secours à la réputation du MPC, bien entamée en Suisse comme à l’étranger.