courant

Michael Wider: «Le prix de l'électricité va augmenter à long terme»

Récemment élu à la tête des électriciens suisses, le Fribourgeois analyse les difficultés de la branche. Pour la sortir de ce mauvais pas, il propose un mix des sacrifices. Il appelle les consommateurs à la rescousse

Membre de la direction d’Alpiq, Michael Wider est le nouveau président de l’Association des électriciens suisses (AES). A ce titre, il esquisse les perspectives du marché de l’électricité en Suisse après le vote du 21 mai et dans le contexte de prix si bas qu’ils menacent la rentabilité des barrages.

A ce sujet: En crise, les barrages suisses s’infligent une cure d’austérité

Le Temps: Le peuple a confirmé sa volonté de remplacer le nucléaire par des énergies renouvelables. Seront-elles en mesure de combler le vide que laisseront les réacteurs une fois arrêtés?

Michael Wider: La Stratégie énergétique 2050 fixe des buts et les énergies renouvelables ne permettront pas à elles seules de les atteindre. Les importations ne sont plus une option aussi solide qu’avant. A l’horizon 2025, l’Allemagne et l’Italie ne seront probablement plus aussi exportatrices que par le passé et les capacités transfrontalières sont limitées. Il faudra trouver des solutions pour combler ce vide.

A quoi ressemblera le mix énergétique de demain?

Il est trop tôt pour répondre de manière claire. Le pilier le plus fort restera l’eau. Mais il faut souligner que le parc de production est déjà âgé. Il va falloir le renouveler. Cela permettra aussi de réaliser les gains de productivité.

De grandes stations de pompage-turbinage ont été mises en chantier, par exemple Nant de Drance en Valais. Que peut-on en attendre?

On aura besoin de la flexibilité qu’elles offrent. Lorsque les propriétaires ont fait leur business plan, ils comptaient sur 2500 heures de production. Ils ont corrigé ce chiffre vers le bas, autour de 1000 à 1500 heures. C’est moins qu’espéré. La rentabilité des installations dépendra aussi du prix auquel cette électricité sera vendue aux heures de pompage et aux heures de turbinage.

Peuvent-elles être rentables?

Pas les cinq à sept premières années. Par la suite, cela dépendra notamment de la volatilité des prix en Suisse et à l’étranger.

Si les décisions devaient être prises aujourd’hui, ferait-on ces investissements?

Très certainement pas. Il y a en Valais un excellent projet de pompage-turbinage nommé Rhodix, entre la Grande Dixence, Bieudron et Sion. Il ne sera pas réalisé compte tenu des conditions-cadres actuelles.

Les propriétaires des barrages se trouvent dans une situation difficile, car le prix de vente sur le marché est très bas. Comment en est-on arrivé là?

Peut-on vraiment parler de marché? La règle de base d’un marché est l’offre et la demande. En Europe, la demande est libre, mais l’offre, subventionnée et protégée, est en mains publiques. Il existe plus de 700 mesures de protection du parc de production, qu’il s’agisse du nucléaire, du charbon ou des renouvelables. Le prix de vente de 3 à 4 centimes par kWh, bien inférieur au coût de production moyen de 6 centimes, n’est donc pas déterminé par le marché. Quand les renouvelables ne produisent pas assez, c’est la lignite qui prend le relais et dicte les prix, en l’occurrence 2,9 centimes d’euro. C’est pour cela que notre eau n’est pas compétitive.

Lundi, une étude publiée par les communautés grisonnes a affirmé que les coûts de production n’étaient pas de 6 centimes mais de 4,9 centimes. A-t-elle tort?

Ces 4,9 centimes sont le prix à la sortie de la centrale. Il faut ajouter le coût d’optimisation et de commercialisation, qui est de 1 à 1,5 ct./kWh.

Cette évolution était-elle imprévisible? Pourquoi les sociétés productrices n’ont-elles pas fait de réserves?

La branche doit en premier lieu faire ses devoirs pour être la plus efficace possible. Mais le levier est limité car les coûts fixes de la force hydraulique sont élevés. Vous posez la question des réserves. Les bonnes années n’ont pas été nombreuses: de 2004 et 2009, lorsque les prix étaient élevés, certaines entreprises se sont laissé séduire par des investissements qu’elles ne feraient pas aujourd’hui. Il ne faut pas oublier que la grande production est très gourmande en capital et que le parc est en mains publiques, ce qui signifie qu’une part de l’argent est partie en dividendes et en impôts.

Comment sortir de ce mauvais pas? Par des subventions publiques?

Quel que soit le moyen utilisé pour soutenir les barrages, il n’y a en fin de compte que deux payeurs possibles: le citoyen ou le consommateur. C’est le même porte-monnaie, mais le canal est différent. Les subventions sont des redistributions d’impôts. C’est la moins bonne solution. Je trouverais normal que tous les consommateurs, libres et captifs, paient un juste prix pour un bien précieux.

Est-il normal de faire payer la facture au consommateur?

Nous nous dirigeons de toute manière vers un relèvement des prix. Ce n’est pas uniquement lié à la force hydraulique. La sécurité de l’approvisionnement, le subventionnement des énergies renouvelables et la tendance à la décentralisation de la production auront leur prix. Il ne sera pas de 2,9 centimes d’euro comme la lignite allemande, mais de 6, 7 ou 8 centimes à moyen ou long terme.

Des barrages sont à prendre. Y a-t-il des acheteurs?

La force hydraulique est un bien très recherché. L’intérêt pour l’énergie hydraulique a toujours été là, mais il y a des obstacles. D’une part, les sociétés anonymes propriétaires peuvent exercer un droit de préemption. D’autre part, nous sommes dans une phase d’insécurité régulatoire. Pour ces raisons, je pense que les barrages resteront en mains suisses.

La redevance hydraulique est un facteur de coût pour les producteurs. Souhaitez-vous qu’elle diminue?

Elle représente entre 1 et 1,5 centime du coût de production d’un kWh. Je ne conteste pas le principe du paiement de ce droit d’eau. Il fait partie intégrante du système fiscal des cantons alpins. Mais la branche souhaite qu’il soit fractionné entre un socle fixe financé par les consommateurs et une part variable. Le Conseil fédéral va faire des propositions. Nous nous prononcerons à ce moment-là. Mais il faut bien voir que la seule baisse de la redevance ne suffira pas à résoudre les difficultés de la branche.

En résumé, vous suggérez un mix des sacrifices...

Oui. Le soutien de l’hydroélectricité doit consister en une combinaison de mesures. Les consommateurs doivent payer le juste prix et avoir en contrepartie la garantie de recevoir cette énergie précieuse, les cantons alpins doivent admettre de toucher moins de droits d’eau, les sociétés productrices doivent être plus performantes. Sans oublier que l’eau retrouvera sa valeur lorsque l’Europe se sera débarrassée de ses mauvaises références de prix, aujourd’hui déconnectées de toute logique économique.

Qu’apporterait l’ouverture complète du marché de l’électricité?

Après le vote négatif de 2002, on a commis l’erreur de prévoir une libéralisation partielle pour les gros consommateurs. Ou on ouvre le marché ou on ne l’ouvre pas, mais on ne s’arrête pas à mi-chemin. La libéralisation complète aurait été la solution idéale. Mais je doute fortement que ce soit bénéfique pour notre pays aujourd’hui quand je vois ce qui se passe en Europe. Chaque pays protège ses ressources énergétiques. Nous ne sommes plus dans une dynamique libérale.

Un accord sur l’électricité avec l’UE est-il indispensable?

Nous devons commencer par définir le type de marché que nous voulons en Suisse avant d’aller discuter avec Bruxelles. Comme le font les Etats membres eux-mêmes.


Publicité