Il a un petit air d’Astérix qui aurait atteint l’âge mûr de 65 ans: œil enjoué et malin, petite taille et moustache, la réplique drôle ou cinglante. Michel Charrat serait-il l’irréductible Gaulois de la France voisine? Non, car on ne lui connaît pas d’Obélix, encore moins de village autarcique où il se tiendrait au chaud. L’homme, au contraire, est ouvert au monde, au point que les frontières le hérissent.

Ce Stéphanois d’origine qui a grandi à Nantua dans l’Ain et accompli ses études en Suisse est le président du Groupement transfrontalier européen (GTE) depuis 1998. 17 000 adhérents à l’époque, 35 500 aujourd’hui, 30 salariés, 100 bénévoles. Première association de Rhône-Alpes, une vraie force. Mission en bref du GTE: accompagner les frontaliers dans leurs démarches juridiques, sociales et fiscales ainsi que dans leurs recherches d’emploi.

«Cent cinquante entreprises suisses viennent butiner dans notre fichier», explique Michel Charrat. Ses bureaux sont situés rue de Genève à Annemasse. Il a aussi une agence dans le Pays de Gex et se réjouit de bientôt faire tout ce chemin en tram grâce au prolongement agendé de la ligne 12. «La région avance, la ligne ferroviaire du CEVA, qui sera sa colonne vertébrale, nous met sur les bons rails», dit-il. On l’a connu moins positif, lui qui souvent déplore que Genève «discrimine les frontaliers, n’a plus de courage politique et se replie».

Sa bonne humeur tient à ce rendez-vous que le GTE fixe chaque année: le Salon des transfrontaliers qui ouvre ce jeudi. «On fête les 10 ans, ce sera spécial.» Son grand ami, le vert Robert Cramer, ancien conseiller d’Etat genevois qui siège aujourd’hui à Berne, a promis de venir. «Il va prononcer un discours attendu sur les bilatérales», annonce Michel Charrat. Une prise de parole «qui, anticipe le patron des frontaliers, va donner chaud au cœur». Il en a besoin. Les ministres actuels, mis à part David Hiler, n’adhéreraient pas assez, selon lui, au projet du Grand Genève.

Michel Charrat regrette les Micheline Calmy-Rey, Ruth Dreifuss et Robert Ducret «qui avaient une vision régionale». «Les Longchamp et Unger ont mis en place la préférence cantonale», affirme-t-il. Il y a eu l’épisode des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG) avec la priorité donnée aux postulants suisses ou résidant en Suisse. Il y a surtout ce nombre croissant d’offres d’emploi s’adressant exclusivement aux Suisses. «Nos voisins ne respectent pas la totalité des accords bilatéraux alors qu’ils en profitent largement», accuse-t-il. Le GTE va saisir à ce sujet la Commission européenne. Michel Charrat s’estime dans son droit. Ce droit qu’il va défendre jusqu’à Paris pour que les frontaliers puissent continuer à choisir leur assurance maladie. «Le Groupement reçu au Palais de l’Elysée, notre plus beau coup», exulte-t-il.

D’autres fronts sont ouverts: le rapatriement «pénalisant» du second pilier et les cotisations chômage «à revoir car lorsqu’un frontalier perd son emploi il est indemnisé par la France alors qu’il a cotisé en Suisse». Ses alliés sont autant à gauche (le socialiste Christian Dupessey, maire d’Annemasse) qu’à droite (l’ancien président de l’Assemblée nationale Bernard Accoyer, maire d’Annecy-le-Vieux). Lui-même n’est pas encarté. «Avant tout frontalier», comme si c’était une étiquette. Lobbyiste, Michel Charrat? «Je suis plutôt un homme de réseau et avant tout un Genevois qui ne fait qu’aller dormir de l’autre côté», argue-t-il. Il fut un bref temps décorateur d’intérieur (études à Vevey), est diplômé en histoire de l’art au Technicum, a été renversé par une voiture rue des Alpes en 1992, ce qui l’a contraint à se réorienter. Il aime l’entraide, la solidarité, il rejoint la Haute Ecole de travail social à 45 ans et devient assistant social. Il exerce en psychiatrie à Belle-Idée pendant 12 années. «C’est ce métier qui a façonné mon réseau», affirme-t-il.

Il demeure mystérieux ou gênant au point que plusieurs conseillers d’Etat n’ont pas souhaité se prononcer sur le personnage. ­Charles Beer: «Je ne le connais pas assez». Silence de Pierre-François Unger et François Longchamp. Le prolixe et très anti-frontalier Eric Stauffer, fondateur du MCG: «Qu’il continue son action car c’est un élément de marketing et du pain bénit pour moi et le MCG». Réponse du porte-parole des frontaliers: «On restaure les murs du Moyen Age grâce au MCG». Ça ne vole pas très haut. «Pour élever le débat, suggère Michel Charrat, il suffit d’enquêter sur le passé très trouble d’Eric Stauffer à l’île Maurice.»

Plus «aimablement», un élu de l’Ain qui requiert l’anonymat – vilipender le patron des frontaliers, c’est se mettre à dos 70 000 personnes – dresse le portrait suivant de Michel Charrat: «Il a le profil du vieux syndicaliste qui est plus dans le rapport de force que dans la recherche de solutions. Autour de lui, il y a une bande de copains qui contrôlent depuis 10 ans une association de 30 000 adhérents. Ce sont plus des retraités que des frontaliers. Une transition de génération s’impose.»

Alain Marguet, président de l’Amicale des frontaliers (15 000 adhérents) à Morteau (Doubs), en rajoute: «Charrat tire toute la couverture à lui, le frontalier est sa chasse gardée. Imaginer un dialogue, une concertation est chose impossible.» Michel Charrat argue: «Ces dirigeants sont des élus ou des assureurs, cela me paraît incompatible avec la mission de conseil aux frontaliers». Lui rappelle qu’il est bénévole mais qu’on lui indemnise tout de même les 40 000 km qu’il parcourt tous les ans.

Salon des transfrontaliers, du 4 au 6 avril, complexe Martin Luther King, rue du Dr Baud à Annemasse.

Il va défendre les droits des frontaliers jusqu’à Paris où il

a été reçu à l’Elysée