Conseil fédéral

Micheline Calmy-Rey, le blues de la présidence

Des parlementaires menacent de ne pas élire la ministre socialiste comme présidente de la Confédération à cause de l’affaire libyenne. Pour l’historien Urs Altermatt, le risque existe

Avec la démission théâtrale de Moritz Leuenberger, Micheline Calmy-Rey se voit parachutée à la présidence de la Confédération en 2011. Une perspective qui a de quoi embellir ses nuits d’été? Pas vraiment. Car les critiques et griefs adressés à la ministre socialiste se font plus nombreux. Son élection à la présidence, agendée en décembre, s’annonce d’ores et déjà difficile. Et son score, peu flamboyant.

Lors de sa première élection à la présidence, le 13 décembre 2006, Micheline Calmy-Rey avait déjà fait un mauvais résultat: elle n’avait obtenu que 147 voix sur 192 bulletins valables. Soit le plus mauvais score depuis 1939, avec l’élection à la présidence de Marcel Pilet-Golaz (142 voix sur 159 valables). Cette année, la perspective n’est guère plus réjouissante. Micheline Calmy-Rey est montrée du doigt pour sa gestion de l’affaire libyenne. Certains de ses collègues au Conseil fédéral vont jusqu’à laisser entendre qu’elle aurait «menti» à propos des opérations pour exfiltrer les otages bloqués à Tripoli. Le fait qu’elle ne fasse pas assez remonter les informations concernant son département au Conseil fédéral agace toujours plus.

Mais pourrait-elle vraiment ne pas être élue? A priori, le risque paraît plutôt faible, même si les menaces de boycott n’émanent pas que des rangs de l’UDC. La vice-présidente du PDC, Ida Glanzmann, n’a par exemple pas caché ses doutes, dans les colonnes de la Zentralschweiz am Sonntag, quant aux capacités de Micheline Calmy-Rey à diriger le collège.

D’autres élus PDC soulignent que leur choix dépendra des résultats de l’enquête de la sous-commission de gestion du Conseil des Etats sur l’affaire libyenne. Et, justement, la pression sur l’instance se fait grandissante: des parlementaires exigent qu’elle livre ses résultats en automne et non pas au printemps comme annoncé récemment.

«Nous devons avoir toutes les cartes en main pour juger si Micheline Calmy-Rey mérite notre confiance ou pas», souligne un élu. Mais le président de la sous-commission, Peter Briner (PLR/SH), pointe du doigt un calendrier serré: «De nombreuses auditions doivent encore être menées, jusqu’au mois de novembre; elles nécessiteront ensuite des éclaircissements supplémentaires.» La sous-commission pourrait-elle au moins livrer un rapport intermédiaire avant décembre? Peter Briner n’y croit pas vraiment. «Mais nous en rediscuterons après les vacances», souligne-t-il.

Christian Levrat, le président du PS, assure ne pas craindre une non-élection de la conseillère fédérale à la présidence. «Cela constituerait une rupture sans précédent des règles régissant la concordance. Ceux qui à longueur d’année chantent ses vertus ne peuvent pas rompre les règles du jeu sans se déjuger», commente-t-il. Lui aussi trouverait souhaitable que la sous-commission présente ses résultats avant décembre. «D’autant plus qu’au final toute cette histoire se résume à une question d’interprétation d’une ordonnance (ndlr, celle sur «l’engagement de la troupe pour la protection de personnes et de biens à l’étranger» censée permettre l’exfiltration d’otages) et à une campagne des radicaux pour déstabiliser Micheline Calmy-Rey», ajoute-t-il. Les radicaux risquent pourtant d’être les moins enclins à sanctionner Micheline Calmy-Rey dans l’urne: le PLR compte sur le soutien du PS pour conserver son deuxième siège en cas de démission de Hans-Rudolf Merz…

Par ailleurs, en cas de non-élection, la présidence reviendrait, selon le tournus prévu, à Eveline Widmer-Schlumpf. Qui est tout autant controversée que Micheline Calmy-Rey…

Une non-élection de la socialiste, un scénario fantaisiste pour jouer à se faire peur? L’historien Urs Altermatt, auteur du Dictionnaire biographique des 100 premiers conseillers fédéraux, n’est pas aussi catégorique. «Je n’exclus pas que le parlement ignore Micheline Calmy-Rey en décembre. Parce qu’avec les non-élections de Ruth Metzler en 2003, puis de Christoph Blocher, de lourds tabous ont déjà été brisés. Nous nous trouvons dans une période transitoire turbulente. La formule magique n’existe de facto plus depuis 2003», analyse-t-il.

Isolée, critiquée, la ministre socialiste assure de son côté être «sereine». Elle est, comme Christian Levrat, également en faveur de la publication des résultats de l’enquête avant son élection. «Une clarification rapide des faits est dans l’intérêt de tous», disait-elle récemment à Sonntag. Une manière de faire croire qu’elle ne craint rien. Mais aussi de désamorcer des critiques qui pourraient s’avérer bien plus nuisibles et gênantes en pleine année présidentielle.

La semaine dernière, elle s’est donnée en spectacle dans une émission de jass très populaire de la télévision alémanique, en récitant une chanson de Mani Matter en dialecte bernois. Opération de séduction téléguidée pour braver la tempête? On peut avoir cette impression, mais l’invitation avait été lancée début mars déjà. Et si Micheline Calmy-Rey sait se faire aimer au sein de la population, pas sûr que ce genre d’opération soit bien perçu parmi les parlementaires. Or, au final, ce sont bien eux qui décideront de l’élire ou pas.

«Ceux qui chantent les vertus de la concordance ne peuvent pas rompre les règles sans se déjuger»

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