Pendant des années, il y a eu une sorte d’accord tacite entre Micheline Calmy-Rey et ses collègues du Conseil fédéral. La ministre des Affaires étrangères s’occupait de ses affaires, qui n’intéressaient pas vraiment le monde politique, et ne se mêlait pas de celles des autres, qui n’avaient aucun co-rapport [ndlr: intervention écrite dans un dossier d’un autre département] à craindre de sa part. Tout juste existait-il un conflit frontalier endémique avec le Département de l’économie, qui partage avec les Affaires étrangères le Bureau de l’intégration. De temps en temps Micheline Calmy-Rey se singularisait un peu trop, à propos de la Palestine ou de l’Iran par exemple. Le Conseil fédéral lui tapait alors sur les doigts. Elle encaissait en silence et recommençait rapidement à faire ce qu’on lui avait reproché.

Cette relative indifférence à ses activités, nonobstant les agressions répétées inscrites dans la liturgie de l’UDC, a encouragé des dispositions naturelles à l’exercice solitaire du pouvoir. Il lui a permis de faire du DFAE sa chose, de s’identifier avec la politique étrangère, de confondre, l’un servant l’autre et réciproquement, le service de son ego, que tous s’accordent à considérer comme démesuré, avec le service du pays. Quand on s’investit à ce point, on n’aime partager ni le capital accumulé, ni ses dividendes. La ministre des Affaires étrangères a un capital qu’elle n’aime pas partager, en l’occurrence le flux d’informations qui remonte par le réseau diplomatique.

Malheureusement pour elle, deux choses ont changé. L’environnement international est devenu plus difficile et les attentes envers les Affaires étrangères ont augmenté. Pour ne rien arranger, Micheline Calmy-Rey s’est trouvée associée, sur des dossiers particulièrement critiques, avec Hans-Rudolf Merz, qui est sans doute pour elle le pire des partenaires imaginable.

Coquetteries et cachotteries

Dans l’affaire UBS comme dans l’affaire libyenne, il ne s’agissait plus de polir, de façon générale, l’image de la Suisse ou de promouvoir des grands principes mais de défendre, comme un chien son os, les intérêts très directement menacés du pays, de sa place financière et, au travers de deux otages retenus à Tripoli, sa réputation sur la scène internationale. Micheline Calmy-Rey s’est certes engagée à fond, tout particulièrement dans l’affaire libyenne, mais avec son mode de fonctionnement habituel, ses coquetteries et ses cachotteries, qu’on ne lui pardonne plus quand de très gros intérêts sont en jeu. Elle a été sérieusement épinglée par la commission de gestion pour ne pas avoir fait remonter les informations sur la situation aux Etats-Unis dans l’affaire UBS, et elle peut très probablement s’attendre aux mêmes remontrances à propos de la Libye.

Dans la chimie des relations personnelles, entre la «femelle alpha» et le «Lamm Gottes unschuldig» (innocent agneau de Dieu), l’incompréhension ne pouvait qu’être totale. Tout sépare la Valaisanne volontaire, impérieuse, rusée, recherchant les conflits, passée, à Genève, par une sorte d’école du vice politique, de l’Appenzellois délicieusement aimable, courtois et cultivé, élu un peu par hasard au Conseil fédéral sans la moindre expérience du pouvoir et perdu dans un monde de loups. Comme tous les politiciens et politiciennes dominateurs et dominatrices, Micheline Calmy-Rey supporte parfois ceux qui lui tiennent tête, mais a peu de patience avec les faibles. C’est dire si elle a mal pris le fait d’avoir été momentanément dessaisie du dossier libyen au profit de Hans-Rudolf Merz. Le fait que le Conseil fédéral l’ait déchargée de ses responsabilités pour les confier au président de la Confédération ne pouvait être vécu que comme une terrible blessure d’amour-propre. Avec sa maladresse et sa naïveté, Hans-Rudolf Merz ne pouvait que «bousiller» les efforts déjà faits par la ministre des Affaires étrangères.

Tous deux ont tendance à retenir les informations, mais pour des raisons totalement différentes. La ministre des Affaires étrangères parce qu’elle n’aime pas partager et parce qu’elle se méfie de ses collègues, tout particulièrement du ministre des Finances. Hans-Rudolf Merz parce qu’il n’a jamais maîtrisé sa communication depuis son élection au Conseil fédéral et que son entourage a conclu que, si le silence était loin d’être optimal, il valait encore mieux que les déclarations intempestives, les changements d’avis mal à propos et les maladresses à répétition.

Le miel de la présidence

Le conflit a probablement pris une autre dimension encore, que l’on a entendu évoquer récemment à Berne. Micheline Calmy-Rey craint d’être mise dans le même sac que Hans-Rudolf Merz, autrement dit que l’on réclame leur démission à tous les deux. Ce genre de clameur est certes sans aucun effet concret, mais peut tout de même hypothéquer l’avenir. La ministre des Affaires étrangères, ce n’est pas un secret, ambitionne de goûter encore une fois au miel de la présidence de la Confédération. Pour cela, elle doit se faire réélire en décembre 2011. Les parlementaires se souviendront alors, en méditant l’exemple de Moritz Leuenberger, qui prétendait rester pour protéger son département des convoitises de Christoph Blocher, qu’un conseiller fédéral élu ou réélu est indéracinable pendant quatre ans. Cela sera déjà difficile pour Micheline Calmy-Rey de revendiquer une position lui permettant de rester en place jusqu’en décembre 2015. Ce le serait encore plus si l’on commençait à réclamer sa démission aujourd’hui.