La ministre des affaires étrangères prononcera ce soir à Lausanne, à l'occasion du Dies academicus, pour l'ouverture des cours de l'Ecole des Hautes Etudes commerciales (HEC), un discours essentiellement consacré à la neutralité. Une neutralité qu'elle ne conçoit que dynamique, en total contraste avec la vision qu'en ont les milieux nationalistes et conservateurs.

Le Temps: La question de la neutralité occupe de plus en plus de place dans vos propos et vous la concevez dans un sens radicalement différent de celui de l'UDC.

Micheline Calmy-Rey: La sécurité de la Suisse repose sur deux pôles, la neutralité et la coopération internationale. Certains ont une conception purement passive. En substance, ils pensent que la ministre des Affaires étrangères devrait rester à la maison, qu'elle devrait se taire en quatre langues et ne surtout pas bouger. Ils croient que la meilleure politique étrangère est de ne pas nous faire remarquer pour que les autres ne nous remarquent pas. Cette conception est dangereuse pour la sécurité des Suissesses et des Suisses. Ce qui menace aujourd'hui la Suisse, c'est la multiplication des conflits civils, les grandes épidémies, le terrorisme, l'épuisement des ressources naturelles, le réchauffement climatique. On ne trouve des réponses et des solutions à ces menaces que dans la coopération internationale. Le meilleur moyen d'éviter les effets d'un conflit est de prévenir ce conflit. C'est-à-dire de travailler avec les moyens de la médiation, de la promotion civile de la paix, de la lutte contre la pauvreté. La neutralité a été conçue comme un instrument de paix. En 1647, soit une année avant le Traité de Westphalie, la Suisse s'est déclarée neutre, c'est-à-dire qu'elle a renoncé à utiliser les armes contre un Etat tiers. C'était extrêmement courageux, à une époque où tous les conflits se réglaient quasi exclusivement et normalement par les armes; cela allait à contre-courant. Donc la neutralité a été conçue à l'origine comme un instrument de paix. Et si l'on applique aujourd'hui à la situation actuelle les principes qui ont été à l'origine de la neutralité, elle se doit d'être active. J'irais même plus loin, je dirais que c'est la base idéologique et stratégique de notre travail, notamment au sein des Nations unies.

– La thèse des partisans d'une neutralité de repli est de dire qu'une politique étrangère active nous expose en nous mettant en contact avec des pays impliqués dans des conflits.

– Nous devons dire clairement ce qu'implique une neutralité active et dynamique. Je ne veux pas que la Suisse soit un château médiéval entouré de grands murs. Ceux qui défendent cette image cultivent un mythe qui ne nous protège pas. Je suis attachée comme tous les Suisses au principe de la neutralité. Nous sommes nés avec. Et je considère que la neutralité est un principe actif et pas un principe dormant de notre politique étrangère. Il est important de dire que non seulement elle est compatible avec notre politique étrangère, mais qu'elle en est l'un des piliers.

– Est-ce que vous ne faites pas une relecture fondamentale de la neutralité, dont un principe fondamental est aussi un principe d'abstention, le fameux «Ne vous mêlez pas des querelles étrangères!» de Nicolas de Flüe?

– La neutralité, c'est également l'exercice d'une certaine objectivité, d'une impartialité, d'une indépendance à l'égard des querelles d'autrui. C'est ce que nous faisons en appliquant les normes du droit international, auxquelles chaque Etat a adhéré. Ce n'est pas une relecture, c'est un retour aux sources. Le fait de ne jamais avoir pris les armes contre personne nous donne aujourd'hui un avantage comparatif. Nous avons toujours utilisé la neutralité comme un message de paix, nous l'utilisons aujourd'hui pour promouvoir la paix. On ne peut pas promouvoir la paix en ne faisant rien. Je vous donne un exemple concret, celui de l'Initiative de Genève. Peu de pays auraient pu soutenir cette démarche comme nous l'avons fait, parce que nous ne sommes pas impliqués dans des discussions stratégiques, parce que nous n'avons pas d'agenda caché, parce que tout le monde reconnaît que la Suisse est un pays qui promeut la prévention des conflits, qui a des compétences pour ça. C'est vrai que nous avons des avantages comparatifs qui nous viennent de la neutralité, de notre non-appartenance à un grand bloc, de notre objectivité. Notre soutien n'est pas provocateur. Le fait de travailler sur la base du droit international en prolongement des principes de la neutralité nous donne de la crédibilité et nous permet d'agir avec efficacité.

– Mais l'Initiative de Genève est morte.

– Vous ne pouvez pas dire cela, je ne suis pas d'accord. Nous avons toujours dit qu'il s'agissait d'un processus de longue haleine. Cette initiative a d'ores et déjà eu un résultat: la réaction du premier ministre Sharon qui a décidé cette stratégie de retrait unilatéral de Gaza. Les partenaires palestiniens et israéliens de l'Initiative de Genève ont annoncé pour le courant de l'automne une réflexion sur le chemin qui mène de Gaza à Genève. Gaza, c'est finalement quelque chose qu'il faut juger positivement en tant que tel. Le problème, c'est que c'est un processus unilatéral, qui a été décidé sans consultation aucune avec l'autre partie. L'Initiative de Genève est fondée sur l'«esprit de Genève», l'esprit du dialogue et de négociation. La réflexion que mènent maintenant les auteurs de l'Initiative de Genève est de savoir comment l'on va passer d'un processus unilatéral à un processus négocié. C'est évident que c'est difficile, nous avons soutenu une démarche extrêmement difficile. L'acte de soutien de la Suisse à l'initiative a été partout considéré comme courageux. Lors de la réunion du 19 mai dernier à Bruxelles, après avoir réglé les dossiers bilatéraux entre la Suisse et l'UE, les seuls sujets que le président de la Commission européenne a évoqués ont été l'Initiative de Genève et la présence de la Suisse dans les Balkans. Dans ces deux domaines, nous sommes crédibles et intéressants pour l'UE. S'il y a une solution négociée au Proche-Orient, je crois que cette solution comprendra 80 à 90% de ce qui figure dans l'Initiative de Genève.

– Le gourou de l'UDC en matière de politique de sécurité, l'ancien divisionnaire Hans Bachofner, a eu beaucoup de succès en déclarant qu'on ne défend pas la Suisse sur l'Hindu Kuch. Comment expliquez-vous à l'opinion que vous défendez la Suisse au Darfour.

– Un des principes de notre action à l'étranger est la solidarité et la protection des populations civiles. La question du Darfour est liée au droit humanitaire et aux Conventions de Genève, dont la Suisse est dépositaire. Kofi Annan a nommé une commission d'enquête, qu'il a chargée d'aller voir comment on peut qualifier ce qui se passe au Darfour et quelles conséquences en tirer. Deuxièmement, la Suisse est active sur le plan de l'aide humanitaire au Darfour depuis plus d'une année maintenant, nous avons participé à la conférence des donateurs, qui a eu lieu à Genève et nous avons décidé d'augmenter notre participation. J'ai voulu aller voir sur place et en informer mes collègues ministres des Affaires étrangères et les responsables des agences de développement. La Suisse a agi en tant que membre de la communauté internationale.

– On peut imaginer que les mois qui viennent seront largement occupés par la question européenne. Quel est à votre avis l'argument clé qui va convaincre les citoyens de dire oui à Schengen?

– Plus de sécurité.

– C'est moins un argument qu'un slogan.

– Ce n'est pas un slogan, cela correspond clairement à la réalité, grâce à l'accès à une banque de données et à une coopération policière accrue. Quand on laisse croire aux gens qu'il n'y aura plus de gardes-frontière, qu'il n'y aura plus de douaniers, c'est un mensonge. La Suisse ne fait pas partie d'une union douanière, donc il y aura toujours des contrôles douaniers à la frontière et des douaniers qui vous demanderont ce que vous avez à déclarer. Et on fera de façon plus efficace les contrôles de personnes à l'intérieur de la zone frontière. Par ailleurs, la garantie du secret bancaire s'agissant de l'imposition directe est dans Schengen, qui revêt également une importance vitale pour le tourisme. Les Suissesses et les Suisses sont raisonnables, on doit pouvoir leur expliquer Schengen. C'est la Suisse qui a demandé à négocier Schengen, avec une Union européenne qui était très réticente et qui n'a cédé que devant notre opiniâtreté à établir un parallélisme entre tous les dossiers. En disant non à Schengen, nous ne créerions un dommage que pour nous.

– Quel engagement attendez-vous du Conseil fédéral?

– J'attends que ses membres les plus concernés informent les citoyennes et les citoyens sur ce qui est en jeu.